La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Allen Ginsberg
AUTO POÉSIE EN CAVALE DE BLOOMINGTON
Partir vers l'Est sur des autoroutes luisantes de pluie
Indianapolis, voiture de police doublant a toute allure
Station-service – S'arrêter pour acheter des allumettes
BLAAAM du Silence,
Réverbères étincellent bleu cosmique – ténèbres !
PAF les lumières étincellent à nouveau !
lueur sur trottoir
pompes d'une station Mobil illuminées-sous la pluie
ZIP, obscurité, panne d'électricité sur la route
sifflement de pluie
feux de signalisation au point mort –
Ho! Dimethyl Triptamine étincelantes vibrations circulaires
centre Épineux –
Mandata Einsteinien,
Spectre translucide,
Pointillés d'orbite-télévision dans la cabane arboricole de Ken Kesey
a une panne d'électricité dans la tête,
appareil neurologique grésillant –
Ainsi dérive des mois plus tard
murs de la tour pharmaceutique Eli Lilly
endormi dans l’obscurité du petit matin aux abords d’Indianapolis
Lampadaires allumés alignés en arc de cercle dans le centre de Greenfield
Information de Dallas, Dirksen déclame
« Les Manifestants contre la Guerre au Vietnam ont oublié les lecons de l'histoire »
Traverser l’Ohio, midi
vieux pont suspendu, cimetières de voitures,
la ville de Washington couverte de rouille – hûm –
Fév.66
In La chute de l’Amérique, Traduction par Gérard-Georges Lemaire et Anne-Christine Taylor
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Anne Barbusse
je ne parlerai que de la voix des femmes que les enfants ont désertées à mi-parcours
si peu de temps que le temps des enfants
comme la tombée des pêches
– les assistantes sociales, « avez-vous été affectueux avec votre enfant », la parole assène, nous regardons tomber le monde – elles enquêtent – avec les fruits les choses étaient simples et rondes
car le duvet dépêche fleurissait, la chair rose ou blanche, le sucre sur les baisers
– the french kiss, disait un ami grec, quatre ans plus tôt – nous ne
sommes pas au cinéma mais dans un jardin sans clôture aucune, que l'herbe étendue sur
la colline pleine – les assistantes sociales, « vous avez été heureux avec votre mari », les
question à deux sous pleuvent sur l'étendue outrée de mon malheur
– l'État
à des droits
sur tous les enfants de toutes les mères et sur les maisons aux grands jardins ouverts
les pêches achèvent de mûrir et de pourrir et de vieillir
je natte mes cheveux dans l'ampleur du matin
je vous donne ma compagne-tristesse et je
ferme la main – créer de toute douleur née – et j'éclos au matin sans les roses dans le parfum des pêches – je tresse ma vie dans l’été frais comme un enfant – les suicides
des adolescents et de leurs pères, cela est connu, cela tombe avec les matins
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Brigitte Baumié
Ce train ne partira pas
notre corps fera barrière
notre désir fera barrière
nos bras, nos jambes, nos ventres, notre folie,
notre amour, nos manques, notre attente,
feront barrière
là sur les rails
assises toutes
toi
toi
toi
et toi toutes
nous nous rejoindrons
là
oui
prenons place sur les traverses
sur les rails brûlants de soleil
le métal brûlant à travers les vêtements
la puanteur du goudron
la puanteur du train qui veut partir
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Pierre Maubé
Le soir efface doucement les toits, les vieux toits aux ardoises mauves. Ses doigts glissent, légers, immenses, las – de cette lassitude étrange de la pluie.
Tout se révèle, à brouiller les visages, le temps de l'attente est une éternité fragile, une broderie recommencée. Périmètres mêlés, horizons à renaître, le ciel ride les fronts de son incertitude. La brume tremble encore, secouée de rafales dernières, mais déjà les verticalités hasardeuses des gouttes se retirent, le roulis calme des gouttières emporte leurs crépitements et sur la ville s'établit, mystérieuse, la trêve.
C'est l’heure complice des chats, l'heure noire où se déplie leur territoire, l'heure des corps ployés ou des sauts, droits, parmi le labyrinthe des lucarnes, l'heure des fuites cérémonieuses dans la nuit.
Vastes délices de la vue, du décor frêle qu'offrent les noces de la ville et du ciel, de l'écran mélodieux où se dispersent les nuages. À l'infini le gris, nuance d'absolu, miséricordieux glacis où monte la profonde tiédeur de ce monde. Dérive originelle. En cette nuit se mêlent tant de nuits.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Nimrod
Vertu du vivre
J'entends le jardin où tu joues encore
bel enfant de corps et d'âme à moi dérobé
J'entends la ténèbre sous les hauts plafonds
d'un ciel pourtant sombre et bas
J'entends ces sanglots qui brouillent à mes yeux
le dessin de ton parfait minois
que je contemple aurais jusqu'à la fin de mes jours
comme un portrait comme un miroir un reflet
de cette beauté qui n'appartient qu'aux garçons
de ton âge et au corps d'enfants que n'altèrent
ni le temps ni les saisons ni la lumière ni l'ombre
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Colette Klein
À l'origine, j'ai habité sur Alpha du Centaure, puis dans le ventre de mon père, dans celui de ma mère.
Plus tard, j'ai emménagé dans une chambre peuplée de fantômes, puis dans le vide, dans le baraquement enfumé d'un camp de guerre, dans un cagibi qui enfermait les tresses de mes peurs.
Dans une salle de bains où mon sang éclaboussait la blancheur des murs, où j'allumais des orages pour surmonter la violence qui me tenait lieu d'ivresse.
Des trains m'ont servi aussi d'auberge et j'aimais coller mon front contre leurs fenêtres ouvertes sur des paysages qui venaient d'être repeints.
À ce jour, je m'apprête à acquérir l'urne qui abritera mes cendres.
Dernière demeure, dit-on.
Dernier refuge.
À moins qu'un asile ne recueille mon corps, ce corps que j'aurais déserté, oubliant définitivement avoir jamais existé.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Jacques Lacarrière
Se rencontrent, se joignent, se mêlent, s'épousent ici, en océanes noces, le nuage et la mère. Pariade longtemps désirée et longtemps préparée. Il a fallu des jours et des jours pour que le nuage peu à peu prenne forme, s'agrandissent et se densifie, s'alourdissent de tendres moiteurs et se charge d'aquosités, de pressantes pluviosités, emplisse tout son sein des délicats cristaux d'une neige amoureuse. Pleuvoir est sa façon d'aimer. Épandre son ivresse, épancher sa passion, déverser son désir, voilà le credo du nuage. Se décharger aussi de sa pesante adoration en se penchant, s'inclinant jusqu'à l'eau, ces flots tant convoités, cette mère tant désirée. S'alléger du pesant fardeau de l'amour et sa façon d'aimer. Ne rien gardait de ce qu'il fut en son passé, vivre en flottant dans un constant présent et finir sa vie de nuage en une aqueuse, débordante et fatale étreinte avec celle qu'il a choisie, voulue, élue depuis les hauteurs du ciel. Dans le lexique amoureux des nuages, pleurer, pleuvoir sont synonymes. Si d'aventure vous y cherchait le verbe aimer, vous y trouverez : fondre en larmes.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Emmanuelle Tabet
L’écrivaine et chargée de recherches au CNRS Emmanuelle Tabet fait ici l’éloge de l’écriture carnettiste, pratique du peu et de l’ouvert, « exercice d’attention », c’est aussi une contemplation du monde et un appel au respect de la nature, marque indélébile de la vie sociale quand cette dernière ne la maltraite pas.
Emmanuelle accompagne ses propres réflexions de très nombreuses citations de poètes et met ainsi leur langue à l’avant de notre appréhension du monde.
Écriture de peu, écriture du peu, écriture en peu de mots. La brièveté de la note ou du fragment va de pair avec un regard dépouillé de toute surcharge : le carnettiste aspire à « une phrase ramassée qui chasserait le fortuit, l'accessoire », à une écriture « par petites touches ».
Pour Jaccottet la notation est une façon de s'exercer à la « simplicité extrême » pour tenter d'approcher ce que Bonnefoy nommait l'« épiphanie du simple ».
Mais aller au plus simple « est loin d'être le plus facile ».
*
l'expression étrange
de la simplicité
elle n'est jamais simple
avant qu'on n'y soit absolument familiarisé
conçoit corps et âmes passées dedans.
La simplicité suppose une ascèse, une profondeur d'expérience, une façon de se confronter à l'« épaisseur de la réalité ».
*
La réduction de l'écrit est une forme de réduction des prétentions humaines, de dépouillement, pour laisser place au battement du cœur.
*
Je suis du bref, du cœur
Éric des Garets
La brièveté, issue du cœur
Pierre-Albert Jourdan
*
Réduction et en même temps dilatation de l'espace.
Écriture où il y a « de la voix, de l'âme, de l'espace, du grand air », où passent les mots comme des « météores ». Écriture au style vaste, aéré, « dont le mouvement aisé, ouvert, s'inspirerait de celui des oiseaux » et qui ne parlerait que « pour l'immensité de l'espace ».
Écriture de l'ouvert, de « ce qui reste ouvert et qui, par là même, n'enchaîne pas ».
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Gabriel Zimmermann
Face au miroir je vois un front
Traversée par des ruisseaux et sous les yeux
Un début de lune brune :
Voici le paysage aujourd'hui de mon visage
À part ces mots qui disent l'affaissement
De la peau, les rides cernant le regard,
L'âge intérieur ne s'effrite pas
L'appétit de hurler en est même plus grand
Autrefois il aurait fait venir un rictus
Sur mes lèvres, j'y aurais perçu un appel
D'un puissant, de marginal qui veut s'immiscer
Dans une fête, 20 ans plus tard les cris dans la nuit froide
Ne heurtent plus, depuis la rue ils me parviennent
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Cécile Oumhani
Les arbres ont revêtu
leur parure de givre
étourdis par tant de beauté
les merles sautillent
à l’affût des églantiers
et de leurs baies rouges
comme des boules de Noël
car il y a des fêtes loin des villes
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Christine de Pizan
Je vous vends la passe-rose
Belle. De vous dire je n’ose
Comment Amour vers vous me tire
L’apercevez-vous sans le dire.
Je vous vends du rosier la feuille.
Je prie le Dieu d’Amour qu’il veuille
Vite m’octroyer tant de grâce
Pour que j’acquière votre grâce
Je vous vends la violette.
De joie mon cœur volette
Quand je vois votre doux visage
Le plus beau de tous à mon gré.
Je vous vends la claire fontaine.
Je vois bien que je perds ma peine
Madame de tant vous demander
Car je ne peux rien obtenir.
Bonheur avec vous est maudit.
Je m’en vais et Adieu vous dit.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Aurélien Barrau
Météhors
Ils n'auront pas même eu droit à une existence météoritique. Eux, ils, nous : les humanimaux au réel des tressés.
Plus infernale qu'une réification.
Les choses, au moins, parfois perdurent. Elle neutralise souvent un peu du désordre latent. Elles insistent. Pesamment.
Ici, tout est pire. À la fois beaucoup plus sournois et tellement plus efficace.
Ce n'est pas non plus une véritable brisure : on ne peut casser que l'incarné.
Ça s'apparentait plutôt à une profonde desétance.
Un interdit maïeutique rétrospectif. Ritournelle entonnée dans la non-langue du démot pour imbiber là‑vivre d'inflexible servitude.
On peut mort‑naître à la conception.
Le mal absolu, la faillite incommensurable de la vie, la chute radicale de la complexion des existences s'exhibe ici : lorsque la violence n'est plus même nécessaire à la brutalité.
En les privant de leur pouvoir de vouloir, nous avons tué la folie latente. La meilleure de l'inerte sais-tu dans l'endolorie d'une fadeur frelatée.
Occire sans le commis du crime. Sans dessiller sur l'autre du lent. Sans flétrir le pur de son promis.
Méta‑mort donnée sans que l'assassin ne se salisse de fureur.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Nicolas Bouvier
Hommage à la géographie ancienne
Cartulaire de mon cœur
paroles du monde ancien
vieux mots usés et sages
qui pour un temps m’aviez fait compagnie
et si souvent porté secours
d’où me revenez-vous ce soir ?
bourdonnants, suspendus à mon cou
flammèches ou abeilles
sur l’étole du prélat défroqué
Mots du secret, du souci et de l’ombre
murmures, portée de rats, fourrure du souvenir
frileusement nichés sur mes genoux
que d’anxiété dans ces brillantes prunelles
qu’attendez-vous encore de moi ?
voilà si longtemps que nous nos sommes quittés
Il fait noir dans la cuisine
un peu d’alcool brille au fond du verre
tu te tais alors qu’il faudrait que tu hurles
Judas des mots
et tu n’as pas fini de payer ton silence
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Lambert Schlechter
Giallo Veneziano
Petit canif à manche nacré, long d’un demi-doigt, c’est dans un cauchemar de Kafka, dont on sait qu’il n’est jamais allé au théâtre de La Fenice, ni seul ni avec sa femme, puisqu’il n’avait pas de femme, Rodrigo Santelli pensait que Kafka n’était jamais allé à Venise, il se trompe, Kafka était allé à Venise, en 1914, mais on sait qu’il n’est jamais allé au théâtre de La Fenice, son cauchemar avec le petit canif à manche nacré n’a donc pas eu comme théâtre La Fenice, à moins que le théâtre du cauchemar n’ait été une Fenice fantasmée, comme était fantasmée la femme qu’il appelait « ma femme », Rodrigo dans sa fausse hypothèse que Kafka n’était jamais allé à Venise, avait parlé d’une Venise fantasmée, ce qui peut paraître bien plausible, puisque fantasmer Venise, vu toutes les images dont Kafka pouvait disposer, et fussent-elles en noir et blanc fantasmer Venise, pour Kafka, n’avait donc rien d’insurmontable, Rodrigo Santelli publia une première fois son essai, une trentaine de pages, sur le cauchemar « L’incubo del temporino » chez Rombi, à Palerme, en 1934 puis une version remaniée, en 1965, chez Mondadori, avec une préface d’Italo Calvino, le petit canif à manche nacré devait, selon lui, servir à pénétrer entre les côtes du dangereux rival de Kafka, essayez d’atteindre le cœur, percer le cœur, faire éclater le cœur, et ainsi Franz, canif à la main, ce serait légitimement emparé de la femme assise à côté de lui dans la loge à La Fenice.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Amélie Hamad
bonjour-bonsoir
des profondeurs
de la cité magma
cité du ventre creux
cité du bruit des bottes
cité de la révolution qui se fait désirer
cité du clair-obscur où surgissent les monstres
cité des baozi moins bons qu'à Paris
des pizzas aux tomates de Picardie
préparées par une fille avec un piercing
qui embrasse une fille avec un tatouage
à la pause entre les poubelles
mon amour qui n'a nulle part où aller
je lâche dans la ville
pour les arbres jaunes et les boulevards
les couche-tôt et les couche-tard
les rues qui portent le nom d'hommes retombés dans l'ordinaire
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Hadassa Tal
J’ai rêvé que tu étais une chanson – je ris – je voulais chanter pour quelqu’un et soudain voilà que tu ouvres les bras, ce mouvement des paumes qui montent, quand les doigts s’agitent en tous sens et s’émiettent des grains de lumière – s’émiettent en un millième de seconde – on ne voit plus alors les choses elles-mêmes, mais à travers elles. Je suis allongée, les pupilles un peu emmitouflées. Taches d’encre éparpillées, petits papiers partout, j’ai envie de choses qui s’enflamment vite, même si dissimulées sous des éclats de poussière. Chanter avec ce qui vient, dérober à la vie un peu d’intimité ; j’ai lu, moi aussi, qu’il n’y a pas d’origine à la beauté, seulement de la douleur. Je chante pour moi-même it's so far away, trouvé jeté sur un flyer dans la rue. Ne te sépare pas de l’énigme, dis-tu, verse ton présent dans ma vie, dans la bouche ouverte du jour - et tu danses, pas comme le battant d’une cloche (avec de larges mouvements), mais profondément dans le corps qui s’affine, on peut se déplacer par menus dandinements, au rythme de la terre qui rassemble les morceaux de son corps auprès d’une étoile bavarde –
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Jim Morrison
La bouche est pleine d'un goût de cuivre.
Papier chinois. Monnaie étrangère. Vieux posters.
Gyro sur un fil, une table.
Une pièce tournoie Pile et face.
Il y a un public pour notre drame.
Masque ombre magique.
Comme le héros d'un rêve, il travaille pour nous,
en notre nom.
En quoi cela ressemble-t-il à une version finale ?
Je tombe. Douce obscurité.
Monde étrange qui attend et observe.
Ancienne crainte de non-existence.
Si ce n'est pas un problème, pourquoi en parler.
Toute chose énoncée veut aussi dire
son contraire et autre chose.
Je suis vivant. Je meurs.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Agathe Saint-Maur
La fin
Aujourd'hui c'est fini cette histoire,
Juré.
On nous croit jamais quand on jure que c'est fini, pourtant parfois c'est vrai,
Parfois on remise la sensation à l'arrière de la tête pour de bon.
Mais c'est difficile et c'est long, parce c'est jamais la même chose à comprendre.
Il arrive que les histoires (l'amour ratées m'agacent par leur répétition.
Alors, je les balaie de la main en disant : c'est simple c’est toujours pareil.
Mais non.
Non les déclinaisons du même sont compliquées à comprendre.
Plus le temps passe, plus elles le sont.
À un certain âge, la modalité déprime davantage que le concept.
Le millefeuille de tes névroses de mes névroses accumulées qui se frottent en se prenant pour des silex.
Il est touchant, cet optimisme, quand t'as mille ans (trente) et qu'elle est loin ta première pelle avec Jordan à la fête du brevet sur un morceau des Black Eyed Peas I've got a feeling – en fait j'en ai plein.
Quand tu l'embrassais parce que tu pensais qu'il n'y aurait jamais qu'un amour, et alors tiens, voilà sa langue.
Non les désirs qui se manquent se trompent s'écartent, ça varie beaucoup.
C'est comme compter un nombre illimité d'insectes à l'intérieur d'un tout petit pré.
Parfois c'est aflligeant, Microcosmos,
La même scène à l'infini,
La mante religieuse qui bouffe son type, le bousier qui pousse son Sisyphe, à l'infini – oui, Sisyphe, quoi.
D'autres fois, c'est fascinant
Dépend de comment je suis fatiguée.
Comment on sait quand c'est fini ?
Moi mon amour s'arrête avec ma question.
Tant que j'aime, j'escalade le point d'interrogation.
Au bout d'un moment, il faut répondre ou refuser de répondre, mais en tout cas arrêter la question.
Moi ça s'arrête quand j'ai touché tous les bords de la pièce et que j'ai hoché la tête d'un air entendu de technicien internet en faisant « ah bon »
(Pas une question)
(Plus une question)
Ça a l'air profond, en tout cas j'espère, mais en réalité c'est l'équivalent sentimental d'un concept juridique qu'on appelle vider sa saisine, et qui comme son nom l'indique
je me sens plus obligée
de finir mes phrases pour expliquer un truc accessible sur Google et gâcher mon rythme.
C'est triste de plus t'aimer comme c'était triste de t' aimer
à la fin
au début tout était bien
Le triste alors est plutôt l'intérieur de moi.
C'est quand même moins triste de pas t'aimer que de t aimer
Et ça,
« Ça ne veut pas rien dire », comme dirait l'autre.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Anne Barbusse
L’attente des femmes
le bateau de bois est posé sur le temps – c'est un jouet
inverser de mobilité –
ne flotte pas donc ne peut avaler l'espace et se pose
délicatement sur le temps de la maison
c'est un bateau enfermé
pourtant les voiles ont des désirs
je marche que sur le temps que tu m'accordes
je ne compte que les jours qui me séparent de la vie
avançante
je n'ouvre que des mystères d'espace
à deux mille kilomètres on peut encore aimer
cela a le goût irascible de l'attente des femmes,
Bergman, mais plus de patience –
contre moi tel un secret je couve l'odeur de ton corps
souvenue – cela tu
ne me l’ôteras pas, mes souvenirs avec leur
fraîcheur passée – de toute manière
si tu me refuses la parole je n'ai plus que les mots écrits –
si peu
dans janvier désert et tiède avec la fausseté impartie
il est pourtant – je le sais – des livres qui ont fait des
révolutions
le bateau de bois a une coque verte et les mêmes désirs
que le bateau d'Arthur Rimbaud
cela cultive des imaginations vives – Les amours
imaginaires, mais l'apparence sans l’être –
je partirai et je fermerai la porte de la maison
j'apprendrai à avoir une clé
le bateau ivre portant pavillon grec partira quitte à
souffrir – I know what it costs – entre
deux souffrances je choisis la moindre – la solitude a
plus d'amertume que l'amour et la mer
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Gérard Macé
On sait que le hasard est l'autre nom du destin, selon une loi qu'on aurait du mal à formuler mais qui unit les contraires. Dans un mouvement qui ressemble à celui du chat, quand il se retourne sur lui-même pendant sa chute afin de retomber sur ses pattes.
À la liste des accidents, je pourrais ajouter bien des malheurs : la tuile qui tombe sur nos têtes et l'astéroïde dans le désert, le balcon qui s'effondre, l'orage qui a sa raison d'être et qui dévaste tout, l'éclair qui tue en frappant au cœur, mais il y a aussi des hasards heureux : la rencontre amoureuse et son sentiment de déjà vu, l'aventure au coin de la rue, la mémoire retrouvée, le souvenir qui revient en se détachant comme une feuille morte, pour finir à nos pieds son vol plané.
La rime autrefois contrôlait le hasard tout en le provoquant. Elle agissait comme un aimant et comme diapason.
Le vers libre aujourd'hui soulève la poussière de la prose, esclave du vent comme les drapeaux.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Vénus Khoury-Ghata nous a quitté le 28 janvier 2026. Dans une version précédente de ce blog, notre amie Roselyne Fritel lui rendait un long hommage dès 2012. Ces pages sont accessibles ICI.
Vénus Khoury-Gatha
Il revêtit son corps quotidien
fourbit sa langue contre l'écorce du sapin
et se fit annoncer par son ombre
Il prétendait savoir élonger le blé
faire sursauter une forêt de chênes
et chausser les pieds tordus des pommiers
il ramassait les tessons des lunes
de peur qu'ils ne blessent les pieds des dormeurs
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Jean–Christophe Ribeyre
Tout poème m’est branche…
Tout poème m’est branche,
écorce,
racine plongée
au fond des masses sombres,
tout poème creuse
ma terre et m’élance
vers les autres branches,
les chants mêlés de tous les arbres
sont les fibres
de ma voix,
je les écoute, je respire,
ils sont la forêt où je suis né.
In Poèmes de l’entre-émerveillement, L’Ail des ours, 2025
Publication de Jacques Décréau le 09/03/2012 dans une ancienne version de La Pierre et le Sel
Avec Christian Bobin tout commence à partir d’un regard. Le regard qu’il pose sur le monde et sur les gens. Un regard qui ne s’arrête jamais à la surface des choses et des visages, mais va bien au-delà des apparences, comme s’il voyait l’invisible. Il y a chez lui une sorte de visionnaire de la beauté, partout présente, pour qui sait regarder attentivement.
Christian Bobin est né en 1951 au Creusot, au sein d’une famille ouvrière, d’un père dessinateur et d’une mère calqueuse, à l’ombre d’un marteau-pilon de cent tonnes. «J’ai grandi dans une ville où, pendant deux siècles, pour gagner son pain, il fallait aller le chercher dans la gueule rougeoyante des hauts-fourneaux. » Personne ne rêve de venir vivre au Creusot, mais Bobin y découvre tellement de vertus, qu’il imagine ne jamais pouvoir quitter cette ville, où il trouve son bonheur dans la compagnie des souvenirs, le commerce des anges et la fréquentation des humbles.Il aime tant sa ville natale, qu’il en a dépeint toute la beauté dans son livre Prisonnier au berceau (Mercure de France, 2005) :
« Quand j’étais enfant, le Parc de la Verrerie était la propriété de la famille Schneider : aucun manant ni entrait. Nous n’avions pas de voiture pour aller à la campagne. Je n’avais pour contempler la nature – qui est la face de Dieu rêvant – que les herbes folles fissurant par leur gaieté le ciment du trottoir de ma rue, et les pâquerettes des jardins ouvriers, ces petites collégiennes en col Claudine bavardant dans un pensionnat d’herbes vertes. Cela me suffisait. J’étais si éloigné de tout que les rares fois où je sortais dans la rue, j’étais submergé. J’assistais à la création du monde sur un mètre de trottoir. J’étais soûlé de lumière, je recevais en quelques instants bien trop d’offrandes de l’invisible. » (p.51)
Après des études de philosophie, Bobin exerce divers métiers, travaillant dans une épicerie, un hôpital, à la bibliothèque municipale d’Autun, et dix ans à mi-temps à l’Écomusée du Creusot. Progressivement il se tourne vers l’écriture, « sans laquelle, dira-t-il, je me préparais à une vie sans histoire ». Comme la moindre chose l’inspire, il est capable d’écrire tout un livre où s’exprime sa passion pour les fleurs, comme dans Autoportrait au radiateur (Gallimard, 1997) :
« Je me suis fait écrivain ou plus exactement je me suis laissé faire écrivain pour disposer d’un temps pur, vidé de toute occupation sérieuse… Je cherche dès le réveil ce qui est nécessaire au jour pour être un jour : un rien de gaieté. Je cherche sans chercher. Cela peut venir de partout. C’est donné en une seconde pour la journée entière. La gaieté, ce que j’appelle ainsi, c’est du minuscule et de l’imprévisible…À la question toujours encombrante : qu’est-ce que tu écris en ce moment, je réponds que j’écris sur des fleurs, et qu’un autre jour je choisirai un sujet encore plus mince, plus humble si possible. Une tasse de café noir. Les aventures d’une feuille de cerisier. Mais pour l’heure, j’ai déjà beaucoup à voir : neuf tulipes pouffant de rire dans un vase transparent. Je regarde leur tremblement sous les ailes du temps qui passe. Elles ont une manière rayonnante d’être sans défense, et j’écris cette phrase sous leur dictée : «Ce qui fait événement, c’est ce qui est vivant, c’est ce qui ne se protège pas de sa perte. » (p.10 et 11)
Depuis la fin des années 70, Christian Bobin a publié plus d’une cinquantaine d’ouvrages, se faisant peu à peu connaître du grand public, d’abord avec Une petite robe de fête, en 1991, mais surtout avec Le Très-Bas, publié chez Gallimard en 1992, qui remporte l’année suivante le Prix des Deux-Magots et le Grand Prix Catholique de Littérature. Un livre où le poète de L’enchantement simple croise les chemins de François d’Assise. Une rencontre sous le signe de l’esprit d’enfance et de pauvreté, à laquelle bien des affinités prédisposaient. Entrant par la petite porte, il nous donne de Dieu, qu’il nomme le Très-bas, une image à hauteur d’homme, à hauteur d’enfance. Il y a du contemplatif chez Bobin :
« Car Dieu qui fait tout, ne sait rien de ce qu’il fait. Dieu qui fait les animaux ne connaît pas leurs noms : «Yahvé Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné. » Les bêtes auprès de Dieu vivaient loin de leur nom. Elles gardent en elles quelque chose de ce premier silence…C’est à ses débuts que François d’Assise revient en prêchant aux oiseaux. En leur donnant un nom, l’homme les enfermait dans son histoire à lui, dans le fléau de sa vie et de sa mort. En leur parlant de Dieu, François les délivre de cette fatalité, les renvoie à l’absolu d’où tout s’est échappé comme d’une volière ouverte…Il parle aux hirondelles et s’entretient avec les loups. Il entre en réunion avec des pierres et organise des colloques avec des arbres. Il parle avec tout l’univers car tout a puissance de parole dans l’amour, car tout est doué de sens dans l’amour insensé. » (p. 86 et 87)
De cet esprit d’enfance qui traverse toute l’œuvre de Bobin, le merveilleux fait largement partie. Un merveilleux souvent proche des contes de fées, comme avec Geai (Gallimard, 1998). Une histoire dont le héros est un enfant rêveur, qui va vivre une grande complicité avec le fantôme d’une jeune femme morte. C’est un chant qui vient de l’enfance, et qui y retourne, pour rejoindre cet amour qui manque à tout amour. C’est aussi un conte où le thème de la mort est présent mais transcendé. Un parcours initiatique de rêve. Un livre plein de fraîcheur, comme le rire d’un enfant :
« Geai était morte depuis deux mille trois cent quarante-deux jours quand elle commença à sourire…Donc le sourire de Geai, noyée dans le lac de Saint-Sixte, en Isère, commença à donner de plus en plus de lumière. Geai parfois remontait à la surface, parfois descendait au fond du lac. Intacte. Indemne... Prise sous les glaces, à deux centimètres de la surface… On ne peut commencer à dire quelque chose de la puissance de ce sourire qu’avec la venue d’Albain, huit ans…Il a marché jusqu’au milieu du lac et il a vu la robe rouge, le visage de Geai et le sourire sur le visage…Geai a cligné de l’œil en le voyant. Geai a toujours été réjouie par l’apparition d’enfants…Geai est allongée sous un drap de deux centimètres de glace…Albain est allongé sur Geai, ou plus exactement sur la glace en dessous de laquelle Geai sourit. Ils se regardent. Longtemps. Visage contre visage. Le sourire d’Albain répond au sourire de Geai. Les deux sourires bavardent. Très, très longtemps… » (p. 9/12)
Christian Bobin parle souvent de la mort dans ses écrits. Un sujet délicat à aborder, mais qui pour lui est incontournable, la mort demeurant au centre de toute vie. Et lorsqu’en 1995, sa femme Ghislaine meurt prématurément, à 44 ans, d’une rupture d’anévrisme, il lui rend aussitôt hommage avec La plus que vive (Gallimard, 1996), un très beau livre, qui, au-delà de la tristesse et de la douleur, ne parle que de la vie et de cet amour dont il garde les traces au plus profond de son cœur :
« Je t’aime – cette parole est la plus mystérieuse qui soit, la seule digne d’être commentée pendant des siècles. À la prononcer elle donne toute sa douceur, à la prononcer comme il faut, en silence, au secret de ta mort fraîche…Les fleurs sur ta tombe ont fané une semaine après l’enterrement, je t’aime, cette parole reste vive et le temps de la dire couvre le temps entier d’une vie, pas plus, pas moins… C’est le 12 août 1995, au Creusot, que la mort te saisit par les cheveux et tu tombes, une pluie d’étoiles rouges partout dans ton cerveau…Tu n’as pas eu le loisir d’être malade, la mort est descendue sur toi sans prévenir comme l’aigle noir de la chanson de Barbara, tu aimais bien cette chanteuse, tu aimais cette voix insouciante, libre et amoureuse, « un beau jour ou peut-être une nuit, près d’un lac, je m’étais endormie, quand soudain, semblant crever le ciel, surgi de nulle part, est venu l’aigle noir », ses ailes t’ont recouverte en une seconde, Ghislaine, ses ailes étaient si grandes que l’ombre en est venue sur ceux qui t’aiment et pour longtemps. » (Folio, p. 14/15)
Christian Bobin est l’un des écrivains contemporains qui sait le mieux nous inviter à venir habiter poétiquement le monde. Avec lui, jamais de faux-semblants, mais une parole de vérité qui a pouvoir de viatique. Jamais il n’occulte les épreuves, ni le deuil, comme avec La présence pure (Le temps qu’il fait, 1999), ce livre admirable, où il fait un parallèle entre un arbre et son père gravement touché par la maladie d’Alzheimer. On y découvre un supplément d’âme et de lumière, à l’aide de mots simples, capables d’éveiller en nous la grâce. En voici quelques extraits :
« Mon père est depuis trois mois entré dans une maison dont il ne sortira pas. Il a la maladie d’Alzheimer. Mon père et cet arbre me conduisent vers les mêmes pensées. De l’un, naufragé dans son esprit, et de l’autre, surpris par l’automne, j’attends et je reçois la même chose…
Le vent et l’arbre ont eu des mots, cette nuit. Une branche a été arrachée au cours d’un entretien particulièrement rude…
Assis pendant des heures dans le couloir de la maison de long séjour, ils attendent la mort et l’heure du repas. Leur vie flotte autour d’eux comme un oiseau au-dessus d’un arbre abattu, cherchant sans le trouver ce qui faisait son nid…
C’est par les yeux qu’ils disent les choses, et ce que j’y lis m’éclaire mieux que les livres…
Un arbre ébloui par la neige, la terrible innocence du ciel bleu et le visage de ceux que la mort a commencé de tutoyer : tels sont depuis quelques mois mes livres de chevet…
Mon père ce jour-là a encore moins parlé que d’habitude. Il comptait et recomptait les boutons de son gilet. Cette activité semblait ne devoir jamais le lasser. Il a déserté la lecture comme beaucoup d’autres choses. Cet après-midi il ne savait plus que compter les boutons de son gilet, sentir leur épaisseur entre ses doigts, lentement. Il n’y avait dans ce geste qu’un trésor de patience et de fièvre… Un geste rayonnant de calme : compter et recompter les boutons d’un gilet comme on fait rouler les grains d’un chapelet entre ses doigts, doucement et en ne pensant à rien…
Je suis né dans un monde qui commençait à ne plus vouloir entendre parler de la mort et qui est aujourd’hui parvenu à ses fins, sans comprendre qu’il s’est du coup condamné à ne plus entendre parler de la grâce…
L’arbre devant la fenêtre et les gens de la maison de long séjour ont la même présence pure – sans défense aucune devant ce qui leur arrive jour après jour, nuit après nuit… »
Parmi tous les poètes que Christian Bobin admire, c’est d’Emily Dickinson qu’il se sent le plus proche. Déjà dans Prisonnier au berceau, il avait glissé quelques photos d’objets lui ayant appartenu, pour lui rendre un hommage discret. Avec La dame blanche (Gallimard, 2007) il consacre désormais tout un livre à cette poétesse américaine de la seconde moitié du 19ème siècle, qu’il surnomme « la secrétaire des anges », évoquant l’incroyable destin de celle qui n’est presque jamais sortie de sa chambre, et a écrit des milliers de poèmes, qui ne seront découverts qu’après sa mort. On ressent toute l’admiration qu’il porte à cette femme qui vit la poésie à chaque instant, dans chaque geste du quotidien. Et il y a tant d’affinités entre le monde d’Emily Dickinson et celui de Christian Bobin, que par moments ils donnent l’impression de se confondre :
« La maison natale est tournée d’un côté vers la rue principale affairée, de l’autre vers le visage en extase de l’éternel : un verger propose les poèmes inspirés de ses arbres fruitiers, la prose d’un potager aligne ses dictées annotées à l’encre rouge d’un fraisier, et la Bible grande ouverte d’un pré, enluminée de marguerites et de boutons-d’or, est déchiffrée tout le jour par des centaines de papillons théologiens. Il y a aussi une serre que son père a fait construire pour Emily, une étroite chapelle de verre qui lui permet de poursuivre sa conversation avec les fleurs rares au plus fort de l’hiver. Emily a deux tables sur lesquelles elle aime écrire, l’une dans sa chambre, l’autre dans le salon. Un chèvrefeuille appuie ses arabesques contre la vitre du salon et, par la fenêtre entrouverte de sa chambre, l’été, du côté du pré, les chants qui s’élèvent du sorbier aux oiseaux bénissent son écriture. Les poèmes serrés sur le papier diffusent la même lumière d’or que le blé rassemblé en meules dans le pré. (p. 32/33)
Bien avant d’être une manière d’écrire, la poésie est une façon d’orienter sa vie, de la tourner vers le soleil levant de l’invisible…Écrire est une manière d’apaiser la fièvre du premier matin du monde, qui revient chaque jour. (p. 55 et 78)
Derrière la porte fermée à clé de sa chambre, Emily écrit des textes dont la grâce saccadée n’a d’égale que celle des proses cristallines de Rimbaud. Comme une couturière céleste, elle regroupe ses poèmes par paquets de vingt, puis elle les coud et les rassemble en cahiers qu’elle enterre dans un tiroir. « Disparaître est un mieux. » À la même époque où elle revêt sa robe blanche, Rimbaud, avec la négligence furieuse de la jeunesse, abandonne son livre féerique dans la cave d’un imprimeur et fuit vers l’Orient hébété. Sous le soleil clouté d’Arabie et dans la chambre interdite d’Amherst, les deux ascétiques amants de la beauté travaillent à se faire oublier. » (p. 93)
Que se passe-t-il lorsqu’un poète qui accorde autant d’importance au regard croise sur son chemin un photographe comme Édouard Boubat, lui-même poète du quotidien et du merveilleux ? Ils ne peuvent que s’entendre et avoir tout naturellement le désir de faire partager leur même vision du monde, avec Donne-moi quelque chose qui ne meure pas (Gallimard, 1996), un livre où mots et photos se répondent et s’accordent pour entrer en résonance :
« Je rouvre le carnet noir. Je lis : « À l’instant de prendre la photo, je ne vois rien. » Je pense que votre grâce est là : c’est parce que vous êtes aveugle, totalement aveugle et oublieux de vous-même, au moins une seconde, un dixième de seconde, que vous nous donnez à voir. Quand vous photographiez un couple, vous êtes ce couple, cet entrelacement des bras et des songes, et vous êtes aussi, dans le même dixième de seconde, le ciel qui vole par-dessus les baisers et les grains de sable qui roulent sous les pieds des amants. L’amour nous met en apesanteur et vos images diffusent le même bien-être…Voir ce qui est quand vous n’y êtes plus : c’est à cette transparence que vous atteignez, comme si la somme de plusieurs absences donnait une pure présence. Les amants oublient le photographe, le photographe oublie qu’il prend la photographie et tout le monde est là, indemne comme au premier jour. Il n’y a que des premiers jours, il n’y a jamais eu qu’un seul jour dans le monde… »
Bobin apprécie tellement les photos d’Édouard Boubat, qu’il en a choisi une pour la couverture de chacun de ses nombreux livres réédités dans la collection Folio.
Et pour clore ce rapide survol de l’œuvre de Christian Bobin, voici quelques extraits de L’Enchantement simple, et autres textes (Poésie-Gallimard, 2001) :
« C’est dans l’épuisement que l’on augmente ses forces. C’est dans l’abandon que l’on devient prince, et dans l’éclat de mourir que l’on découvre ce plus noble éclat de l’amour. Si la beauté d’un visage est poignante, c’est en raison de cette lumière qui le façonne à son insu, et dont l’éclat se confond avec celui de sa future disparition…La beauté et la mort entretiennent un incessant commerce dans l’espace ouvert du visage, semblable au murmure de deux voisines, par-dessus la haie d’un jardin. (p.99)
À l’enfant qui me demanderait ce que c’est que la beauté – et ce ne pourrait être qu’un enfant, car cet âge seul a le désir de l’éclair et l’inquiétude de l’essentiel – je répondrais ceci : est beau tout ce qui s’éloigne de nous, après nous avoir frôlés. Est beau le déséquilibre profond que cause en nous ce léger heurt d’une aile blanche. La beauté est l’ensemble de ces choses qui nous traversent et nous ignorent, aggravant soudain la légèreté de vivre. (p.101/ 102)
L’histoire que tu vis, celle de chaque jour, est simple, donc incompréhensible. Aucun livre n’en fait mention, aucune lanterne de papier ne l’éclaire. Regarde. L’essentiel est dans ce que tu oublies et qui se tient devant toi. C’est par l’infime que tu trouveras l’infini, par ce calme regard sur l’ombre bleue, peinte sur une tasse de porcelaine blanche. » (p.132)
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Christian Bobin
L'écriture est un linge frais tendu sur un fil d'encre.
Le mot « avenir » résonne lorsque j'entends tourner la presse typographique où s'imprime mon premier livre. Le livre jaillit comme un boulon mal serré gicle des ossements en marche d'une machine presque humaine. Il bondit dans ma main, formé en plomb comme c'est alors la règle en imprimerie. Désormais ce ne sera plus la nuit qui prendra soin de moi, c'est moi qui en écrivant la servirai, la prêterai, l’ornerai – avec toutes les définitions possibles de l'écriture : secret, rivière, noisetier, amour de loin, nuage, tigre, âge d'or, hirondelles, feutre noir.
Des dents claquant dans le vide et dans ce vide il y a tout. La machine artisanale, célibataire, rachetée à un vieil imprimeur. Je connais depuis ce temps l'amour des beaux papiers. C'est un amour ravageur, comme celui des tomates anciennes, cœurs-de-bœuf, ou des carottes disparues, rougeterres. Leur goût est inimitable, et si comblante leur douceur.
Le silence est un grand rugbyman. Il me plaque aux épaules, aux jambes, me dit : Tu ne sortiras pas de cette page que tu n'es écrit quelque chose de plus beau que la neige dont je recouvre tout, pelisse de l'invisible.
J'écris pour vous construire un lit. Il fait trop froid dehors.
Arrête cette musique, me dit ma mère en entrant furieuse dans la chambre d'adolescent, on l'entend jusque dans la rue ! Ce jour-là, par cet ordre, ma mère m'envoya chez les morts qui font des livres dont les pages, quand on les tourne, font moins de bruit que l'air glissant sur l'eau d'un étang.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Antjie Krog
La vulgarité des vers
que vaut la poésie si ele ne sauve personne ?
*
extirpez le terme « je » de la poésie, prône Maria Stepanova
pourtant le « je » n’est jamais moi quand on emploie le « je »
ajoutons : après des accusations d’exploitation
le « je » devient sans doute le seul domaine
où l’on se trouve admis
*
on se trouve en situation d’ignorance stérile
à courir triste anxieux aveugle
dans le labyrinthe du cerveau
à la recherche d’une issue de secours littéraire
on écrit pour se souvenir de soi
impossible d’être une seule personne
tatoue-toi les paupières
trace le matin une courbe au-dessus de tes cils
commence par le coin de ton œil
enfarine de bleu tes paupières
flatte de mascara le chemin vers tes yeux
n’oublie pas le contour de tes lèvres
remplis ta bouche de transgression prédestinée
et crache-la où tu peux
*
l’écriture se niche au creux de nos désaccords
mère nourricière de notre devenir
la vie durant on essaie
d’être réceptif à une existence
charmeuse et sans visa
*
un poème fore jusqu’au boyau du mot
poignard, tison, lie, remodèle un multivers
élargit la marge
*
je veux être opaque
mener une vie trouble, recluse,
impopulaire, désagréable, sans succès
au fond des catacombes, pleine de révolte
opaque avec une passion profonde, sombre, sans filtre
pour la beauté de la langue, le sublime dans la langue
les mots les plus incisifs dans l’ordre le plus incisif
mais dieu que ça sonne ringard et blanc
*
dans une décennie mon afrikaans
mon style, mes thèmes, mes champs de référence
ne seront compréhensibles à personne
noyés dans la merde des Blancs
dépourvue de bouche, de langue, je vais me désécrire…
*
je malaxe la langue comme je veux
et je vous emmerde