Ce dernier numéro de la revue Libres Mots est publié, mais pour des raisons indépendantes de notre volonté, il n’est pas accessible en ligne immédiatement. Vous pouvez vous le procurer en nous écrivant à : libresmots@proton.me
Chaque numéro est publié le premier jour d'une nouvelle saison. Son propos n’est que d’ajouter une goutte d’eau à la multitude des publications pour se tenir debout et dire le monde avec ses grandeurs et sa brutalité, ses beautés et ses faiblesses, pour se libérer des inquiétudes et participer d’un avenir meilleur.
La poésie n’est pas indispensable, mais on vit bien mieux avec.
Publication trimestrielle en ligne au format PDF
Le prochain numéro sortira le 19 mars, jour du Printemps
Catherine Bierling
Surprise
Oh, le soleil s’étonne
Il a brisé en miettes les nuages
Le vent les chasse à l’horizon
Un rayon dore soudain ma joue
Deux milans dansent dans la déchirure
Teintée du bleu de l’azur
Ainsi vont
Nos saisons
Intermédiaires
Un jour venté, un jour tout blond
Oscillant entre été et hiver
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »Montaigne
Chaque jour un texte pour dire la poésie, voyager dans les mots, écrire les espaces, dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Françoise Collin
une fenêtre bat dans l’encore dormir. Les bras remuent, un genou s’ébauche sous le drap. Aujourd’hui entame sa course dans l’écume de curieuses pensées et de chevelures
que d’heures passées une fois encore. Que d’heures sans rêve dures comme le ciment. Que d’histoires narrées qui n’auront pas d’écoute
hier, au moment de fermer les yeux, elle périssait. Et dans la nuit encore, trois fois réveillée. Maintenant, flottante, elle émerge au seuil d’un immense dimanche, tandis que s’enfuient à toutes jambes deux petites sœurs en jupes écossaises, abandonnant leur corde à danser dans la poussière.
eux devant la porte, attroupés, conversent déjà, maris méditerranéens de femmes absentes ou vouées au lavoir, leur trop d’enfants entre les jambes
à nos linges pliés nous nous reconnaissons, à nos paquets portés à travers rue. L’une, cheveux défrisés et teints en roux, proteste son destin parmi les autres à longues jupes. L’une rêve d’ailleurs, l’autre d’ici. Elles s’engouffreront dans la même voiture pour la promenade cet après-midi
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Pierre Dhainaut
(Toutes les nuits…)
Toutes les nuits sans exception n’en forment
désormais qu’une, d’un noir cependant
plus noir, plus tenace. C’est « non » le mot
qui les résument, accaparant nos bouches.
Les murs se chargent, après l’un l’autre,
de nous en assurer quand nous trinquons une fissure,
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Christelle Thébault
Lumière dans l'œil de la mésange.
Un nuage passe, élargit le bleu du ciel.
L'échancrure du col bascule enfin le regard dans le creux verdoyant du lac.
Un souffle suffit au tremblé des éclats du soleil.
Chaleur sur les pierres et la terre dure.
Le vent dégrafe doucement les feuillages.
La courbe des monts concentre l'univers dans l'espace fermé des falaises.
Le sentier empreinte l'ellipse d'un temps suspendu.
Le banc repose toujours nos fatigues, à deux pas du lac.
Tu ressens sous tes doigts la rugosité de son assise usée par la morsure des saisons.
Sa mémoire est source inépuisable d'histoires
Et tes lèvres savent les murmurer.
Un frémissement sous ta peau entre en résonance avec le passé ligoté.
Quelles voix cognent à tes tempes ?
Quelles flammes dilatent tes pupilles ?
Des ombres amis peuplent les plis du temps.
Havre de toutes les résistances ce lieu garde nombre de secrets.
Ta parole enfin pourra libérer les espoirs bâillonnés.
Les mots adouciront la brûlure des blessures vives,
La lumière mise à nu s'échappera de l'œil de la mésange.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Allen Ginsberg
AUTO POÉSIE EN CAVALE DE BLOOMINGTON
Partir vers l'Est sur des autoroutes luisantes de pluie
Indianapolis, voiture de police doublant a toute allure
Station-service – S'arrêter pour acheter des allumettes
BLAAAM du Silence,
Réverbères étincellent bleu cosmique – ténèbres !
PAF les lumières étincellent à nouveau !
lueur sur trottoir
pompes d'une station Mobil illuminées-sous la pluie
ZIP, obscurité, panne d'électricité sur la route
sifflement de pluie
feux de signalisation au point mort –
Ho! Dimethyl Triptamine étincelantes vibrations circulaires
centre Épineux –
Mandata Einsteinien,
Spectre translucide,
Pointillés d'orbite-télévision dans la cabane arboricole de Ken Kesey
a une panne d'électricité dans la tête,
appareil neurologique grésillant –
Ainsi dérive des mois plus tard
murs de la tour pharmaceutique Eli Lilly
endormi dans l’obscurité du petit matin aux abords d’Indianapolis
Lampadaires allumés alignés en arc de cercle dans le centre de Greenfield
Information de Dallas, Dirksen déclame
« Les Manifestants contre la Guerre au Vietnam ont oublié les lecons de l'histoire »
Traverser l’Ohio, midi
vieux pont suspendu, cimetières de voitures,
la ville de Washington couverte de rouille – hûm –
Fév.66
In La chute de l’Amérique, Traduction par Gérard-Georges Lemaire et Anne-Christine Taylor
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Anne Barbusse
je ne parlerai que de la voix des femmes que les enfants ont désertées à mi-parcours
si peu de temps que le temps des enfants
comme la tombée des pêches
– les assistantes sociales, « avez-vous été affectueux avec votre enfant », la parole assène, nous regardons tomber le monde – elles enquêtent – avec les fruits les choses étaient simples et rondes
car le duvet dépêche fleurissait, la chair rose ou blanche, le sucre sur les baisers
– the french kiss, disait un ami grec, quatre ans plus tôt – nous ne
sommes pas au cinéma mais dans un jardin sans clôture aucune, que l'herbe étendue sur
la colline pleine – les assistantes sociales, « vous avez été heureux avec votre mari », les
question à deux sous pleuvent sur l'étendue outrée de mon malheur
– l'État
à des droits
sur tous les enfants de toutes les mères et sur les maisons aux grands jardins ouverts
les pêches achèvent de mûrir et de pourrir et de vieillir
je natte mes cheveux dans l'ampleur du matin
je vous donne ma compagne-tristesse et je
ferme la main – créer de toute douleur née – et j'éclos au matin sans les roses dans le parfum des pêches – je tresse ma vie dans l’été frais comme un enfant – les suicides
des adolescents et de leurs pères, cela est connu, cela tombe avec les matins
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Pierre Maubé
Le soir efface doucement les toits, les vieux toits aux ardoises mauves. Ses doigts glissent, légers, immenses, las – de cette lassitude étrange de la pluie.
Tout se révèle, à brouiller les visages, le temps de l'attente est une éternité fragile, une broderie recommencée. Périmètres mêlés, horizons à renaître, le ciel ride les fronts de son incertitude. La brume tremble encore, secouée de rafales dernières, mais déjà les verticalités hasardeuses des gouttes se retirent, le roulis calme des gouttières emporte leurs crépitements et sur la ville s'établit, mystérieuse, la trêve.
C'est l’heure complice des chats, l'heure noire où se déplie leur territoire, l'heure des corps ployés ou des sauts, droits, parmi le labyrinthe des lucarnes, l'heure des fuites cérémonieuses dans la nuit.
Vastes délices de la vue, du décor frêle qu'offrent les noces de la ville et du ciel, de l'écran mélodieux où se dispersent les nuages. À l'infini le gris, nuance d'absolu, miséricordieux glacis où monte la profonde tiédeur de ce monde. Dérive originelle. En cette nuit se mêlent tant de nuits.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Brigitte Baumié
Ce train ne partira pas
notre corps fera barrière
notre désir fera barrière
nos bras, nos jambes, nos ventres, notre folie,
notre amour, nos manques, notre attente,
feront barrière
là sur les rails
assises toutes
toi
toi
toi
et toi toutes
nous nous rejoindrons
là
oui
prenons place sur les traverses
sur les rails brûlants de soleil
le métal brûlant à travers les vêtements
la puanteur du goudron
la puanteur du train qui veut partir
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Nimrod
Vertu du vivre
J'entends le jardin où tu joues encore
bel enfant de corps et d'âme à moi dérobé
J'entends la ténèbre sous les hauts plafonds
d'un ciel pourtant sombre et bas
J'entends ces sanglots qui brouillent à mes yeux
le dessin de ton parfait minois
que je contemple aurais jusqu'à la fin de mes jours
comme un portrait comme un miroir un reflet
de cette beauté qui n'appartient qu'aux garçons
de ton âge et au corps d'enfants que n'altèrent
ni le temps ni les saisons ni la lumière ni l'ombre
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Colette Klein
À l'origine, j'ai habité sur Alpha du Centaure, puis dans le ventre de mon père, dans celui de ma mère.
Plus tard, j'ai emménagé dans une chambre peuplée de fantômes, puis dans le vide, dans le baraquement enfumé d'un camp de guerre, dans un cagibi qui enfermait les tresses de mes peurs.
Dans une salle de bains où mon sang éclaboussait la blancheur des murs, où j'allumais des orages pour surmonter la violence qui me tenait lieu d'ivresse.
Des trains m'ont servi aussi d'auberge et j'aimais coller mon front contre leurs fenêtres ouvertes sur des paysages qui venaient d'être repeints.
À ce jour, je m'apprête à acquérir l'urne qui abritera mes cendres.
Dernière demeure, dit-on.
Dernier refuge.
À moins qu'un asile ne recueille mon corps, ce corps que j'aurais déserté, oubliant définitivement avoir jamais existé.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Jacques Lacarrière
Se rencontrent, se joignent, se mêlent, s'épousent ici, en océanes noces, le nuage et la mère. Pariade longtemps désirée et longtemps préparée. Il a fallu des jours et des jours pour que le nuage peu à peu prenne forme, s'agrandissent et se densifie, s'alourdissent de tendres moiteurs et se charge d'aquosités, de pressantes pluviosités, emplisse tout son sein des délicats cristaux d'une neige amoureuse. Pleuvoir est sa façon d'aimer. Épandre son ivresse, épancher sa passion, déverser son désir, voilà le credo du nuage. Se décharger aussi de sa pesante adoration en se penchant, s'inclinant jusqu'à l'eau, ces flots tant convoités, cette mère tant désirée. S'alléger du pesant fardeau de l'amour et sa façon d'aimer. Ne rien gardait de ce qu'il fut en son passé, vivre en flottant dans un constant présent et finir sa vie de nuage en une aqueuse, débordante et fatale étreinte avec celle qu'il a choisie, voulue, élue depuis les hauteurs du ciel. Dans le lexique amoureux des nuages, pleurer, pleuvoir sont synonymes. Si d'aventure vous y cherchait le verbe aimer, vous y trouverez : fondre en larmes.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Emmanuelle Tabet
L’écrivaine et chargée de recherches au CNRS Emmanuelle Tabet fait ici l’éloge de l’écriture carnettiste, pratique du peu et de l’ouvert, « exercice d’attention », c’est aussi une contemplation du monde et un appel au respect de la nature, marque indélébile de la vie sociale quand cette dernière ne la maltraite pas.
Emmanuelle accompagne ses propres réflexions de très nombreuses citations de poètes et met ainsi leur langue à l’avant de notre appréhension du monde.
Écriture de peu, écriture du peu, écriture en peu de mots. La brièveté de la note ou du fragment va de pair avec un regard dépouillé de toute surcharge : le carnettiste aspire à « une phrase ramassée qui chasserait le fortuit, l'accessoire », à une écriture « par petites touches ».
Pour Jaccottet la notation est une façon de s'exercer à la « simplicité extrême » pour tenter d'approcher ce que Bonnefoy nommait l'« épiphanie du simple ».
Mais aller au plus simple « est loin d'être le plus facile ».
*
l'expression étrange
de la simplicité
elle n'est jamais simple
avant qu'on n'y soit absolument familiarisé
conçoit corps et âmes passées dedans.
La simplicité suppose une ascèse, une profondeur d'expérience, une façon de se confronter à l'« épaisseur de la réalité ».
*
La réduction de l'écrit est une forme de réduction des prétentions humaines, de dépouillement, pour laisser place au battement du cœur.
*
Je suis du bref, du cœur
Éric des Garets
La brièveté, issue du cœur
Pierre-Albert Jourdan
*
Réduction et en même temps dilatation de l'espace.
Écriture où il y a « de la voix, de l'âme, de l'espace, du grand air », où passent les mots comme des « météores ». Écriture au style vaste, aéré, « dont le mouvement aisé, ouvert, s'inspirerait de celui des oiseaux » et qui ne parlerait que « pour l'immensité de l'espace ».
Écriture de l'ouvert, de « ce qui reste ouvert et qui, par là même, n'enchaîne pas ».
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Gabriel Zimmermann
Face au miroir je vois un front
Traversée par des ruisseaux et sous les yeux
Un début de lune brune :
Voici le paysage aujourd'hui de mon visage
À part ces mots qui disent l'affaissement
De la peau, les rides cernant le regard,
L'âge intérieur ne s'effrite pas
L'appétit de hurler en est même plus grand
Autrefois il aurait fait venir un rictus
Sur mes lèvres, j'y aurais perçu un appel
D'un puissant, de marginal qui veut s'immiscer
Dans une fête, 20 ans plus tard les cris dans la nuit froide
Ne heurtent plus, depuis la rue ils me parviennent
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Cécile Oumhani
Les arbres ont revêtu
leur parure de givre
étourdis par tant de beauté
les merles sautillent
à l’affût des églantiers
et de leurs baies rouges
comme des boules de Noël
car il y a des fêtes loin des villes
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Arthur Scanu
à moi ma joie…
à moi ma joie qui ne sépare plus l'épreuve d'être vivant de l'émerveillement
à moi ma joie de la tristesse aussi pour ne rien m'aliéner