La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Vénus Khoury-Ghata nous a quitté le 28 janvier 2026. Dans une version précédente de ce blog, notre amie Roselyne Fritel lui rendait un long hommage dès 2012. Ces pages sont accessibles ICI.
Vénus Khoury-Gatha
Il revêtit son corps quotidien
fourbit sa langue contre l'écorce du sapin
et se fit annoncer par son ombre
Il prétendait savoir élonger le blé
faire sursauter une forêt de chênes
et chausser les pieds tordus des pommiers
il ramassait les tessons des lunes
de peur qu'ils ne blessent les pieds des dormeurs
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Jean–Christophe Ribeyre
Tout poème m’est branche…
Tout poème m’est branche,
écorce,
racine plongée
au fond des masses sombres,
tout poème creuse
ma terre et m’élance
vers les autres branches,
les chants mêlés de tous les arbres
sont les fibres
de ma voix,
je les écoute, je respire,
ils sont la forêt où je suis né.
In Poèmes de l’entre-émerveillement, L’Ail des ours, 2025
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Anne Barbusse
L’attente des femmes
le bateau de bois est posé sur le temps – c'est un jouet
inverser de mobilité –
ne flotte pas donc ne peut avaler l'espace et se pose
délicatement sur le temps de la maison
c'est un bateau enfermé
pourtant les voiles ont des désirs
je marche que sur le temps que tu m'accordes
je ne compte que les jours qui me séparent de la vie
avançante
je n'ouvre que des mystères d'espace
à deux mille kilomètres on peut encore aimer
cela a le goût irascible de l'attente des femmes,
Bergman, mais plus de patience –
contre moi tel un secret je couve l'odeur de ton corps
souvenue – cela tu
ne me l’ôteras pas, mes souvenirs avec leur
fraîcheur passée – de toute manière
si tu me refuses la parole je n'ai plus que les mots écrits –
si peu
dans janvier désert et tiède avec la fausseté impartie
il est pourtant – je le sais – des livres qui ont fait des
révolutions
le bateau de bois a une coque verte et les mêmes désirs
que le bateau d'Arthur Rimbaud
cela cultive des imaginations vives – Les amours
imaginaires, mais l'apparence sans l’être –
je partirai et je fermerai la porte de la maison
j'apprendrai à avoir une clé
le bateau ivre portant pavillon grec partira quitte à
souffrir – I know what it costs – entre
deux souffrances je choisis la moindre – la solitude a
plus d'amertume que l'amour et la mer
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Gérard Macé
On sait que le hasard est l'autre nom du destin, selon une loi qu'on aurait du mal à formuler mais qui unit les contraires. Dans un mouvement qui ressemble à celui du chat, quand il se retourne sur lui-même pendant sa chute afin de retomber sur ses pattes.
À la liste des accidents, je pourrais ajouter bien des malheurs : la tuile qui tombe sur nos têtes et l'astéroïde dans le désert, le balcon qui s'effondre, l'orage qui a sa raison d'être et qui dévaste tout, l'éclair qui tue en frappant au cœur, mais il y a aussi des hasards heureux : la rencontre amoureuse et son sentiment de déjà vu, l'aventure au coin de la rue, la mémoire retrouvée, le souvenir qui revient en se détachant comme une feuille morte, pour finir à nos pieds son vol plané.
La rime autrefois contrôlait le hasard tout en le provoquant. Elle agissait comme un aimant et comme diapason.
Le vers libre aujourd'hui soulève la poussière de la prose, esclave du vent comme les drapeaux.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Agathe Saint-Maur
La fin
Aujourd'hui c'est fini cette histoire,
Juré.
On nous croit jamais quand on jure que c'est fini, pourtant parfois c'est vrai,
Parfois on remise la sensation à l'arrière de la tête pour de bon.
Mais c'est difficile et c'est long, parce c'est jamais la même chose à comprendre.
Il arrive que les histoires (l'amour ratées m'agacent par leur répétition.
Alors, je les balaie de la main en disant : c'est simple c’est toujours pareil.
Mais non.
Non les déclinaisons du même sont compliquées à comprendre.
Plus le temps passe, plus elles le sont.
À un certain âge, la modalité déprime davantage que le concept.
Le millefeuille de tes névroses de mes névroses accumulées qui se frottent en se prenant pour des silex.
Il est touchant, cet optimisme, quand t'as mille ans (trente) et qu'elle est loin ta première pelle avec Jordan à la fête du brevet sur un morceau des Black Eyed Peas I've got a feeling – en fait j'en ai plein.
Quand tu l'embrassais parce que tu pensais qu'il n'y aurait jamais qu'un amour, et alors tiens, voilà sa langue.
Non les désirs qui se manquent se trompent s'écartent, ça varie beaucoup.
C'est comme compter un nombre illimité d'insectes à l'intérieur d'un tout petit pré.
Parfois c'est aflligeant, Microcosmos,
La même scène à l'infini,
La mante religieuse qui bouffe son type, le bousier qui pousse son Sisyphe, à l'infini – oui, Sisyphe, quoi.
D'autres fois, c'est fascinant
Dépend de comment je suis fatiguée.
Comment on sait quand c'est fini ?
Moi mon amour s'arrête avec ma question.
Tant que j'aime, j'escalade le point d'interrogation.
Au bout d'un moment, il faut répondre ou refuser de répondre, mais en tout cas arrêter la question.
Moi ça s'arrête quand j'ai touché tous les bords de la pièce et que j'ai hoché la tête d'un air entendu de technicien internet en faisant « ah bon »
(Pas une question)
(Plus une question)
Ça a l'air profond, en tout cas j'espère, mais en réalité c'est l'équivalent sentimental d'un concept juridique qu'on appelle vider sa saisine, et qui comme son nom l'indique
je me sens plus obligée
de finir mes phrases pour expliquer un truc accessible sur Google et gâcher mon rythme.
C'est triste de plus t'aimer comme c'était triste de t' aimer
à la fin
au début tout était bien
Le triste alors est plutôt l'intérieur de moi.
C'est quand même moins triste de pas t'aimer que de t aimer
Et ça,
« Ça ne veut pas rien dire », comme dirait l'autre.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Jim Morrison
La bouche est pleine d'un goût de cuivre.
Papier chinois. Monnaie étrangère. Vieux posters.
Gyro sur un fil, une table.
Une pièce tournoie Pile et face.
Il y a un public pour notre drame.
Masque ombre magique.
Comme le héros d'un rêve, il travaille pour nous,
en notre nom.
En quoi cela ressemble-t-il à une version finale ?
Je tombe. Douce obscurité.
Monde étrange qui attend et observe.
Ancienne crainte de non-existence.
Si ce n'est pas un problème, pourquoi en parler.
Toute chose énoncée veut aussi dire
son contraire et autre chose.
Je suis vivant. Je meurs.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Hadassa Tal
J’ai rêvé que tu étais une chanson – je ris – je voulais chanter pour quelqu’un et soudain voilà que tu ouvres les bras, ce mouvement des paumes qui montent, quand les doigts s’agitent en tous sens et s’émiettent des grains de lumière – s’émiettent en un millième de seconde – on ne voit plus alors les choses elles-mêmes, mais à travers elles. Je suis allongée, les pupilles un peu emmitouflées. Taches d’encre éparpillées, petits papiers partout, j’ai envie de choses qui s’enflamment vite, même si dissimulées sous des éclats de poussière. Chanter avec ce qui vient, dérober à la vie un peu d’intimité ; j’ai lu, moi aussi, qu’il n’y a pas d’origine à la beauté, seulement de la douleur. Je chante pour moi-même it's so far away, trouvé jeté sur un flyer dans la rue. Ne te sépare pas de l’énigme, dis-tu, verse ton présent dans ma vie, dans la bouche ouverte du jour - et tu danses, pas comme le battant d’une cloche (avec de larges mouvements), mais profondément dans le corps qui s’affine, on peut se déplacer par menus dandinements, au rythme de la terre qui rassemble les morceaux de son corps auprès d’une étoile bavarde –
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Nicolas Bouvier
Hommage à la géographie ancienne
Cartulaire de mon cœur
paroles du monde ancien
vieux mots usés et sages
qui pour un temps m’aviez fait compagnie
et si souvent porté secours
d’où me revenez-vous ce soir ?
bourdonnants, suspendus à mon cou
flammèches ou abeilles
sur l’étole du prélat défroqué
Mots du secret, du souci et de l’ombre
murmures, portée de rats, fourrure du souvenir
frileusement nichés sur mes genoux
que d’anxiété dans ces brillantes prunelles
qu’attendez-vous encore de moi ?
voilà si longtemps que nous nos sommes quittés
Il fait noir dans la cuisine
un peu d’alcool brille au fond du verre
tu te tais alors qu’il faudrait que tu hurles
Judas des mots
et tu n’as pas fini de payer ton silence
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Amélie Hamad
bonjour-bonsoir
des profondeurs
de la cité magma
cité du ventre creux
cité du bruit des bottes
cité de la révolution qui se fait désirer
cité du clair-obscur où surgissent les monstres
cité des baozi moins bons qu'à Paris
des pizzas aux tomates de Picardie
préparées par une fille avec un piercing
qui embrasse une fille avec un tatouage
à la pause entre les poubelles
mon amour qui n'a nulle part où aller
je lâche dans la ville
pour les arbres jaunes et les boulevards
les couche-tôt et les couche-tard
les rues qui portent le nom d'hommes retombés dans l'ordinaire
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Lambert Schlechter
Giallo Veneziano
Petit canif à manche nacré, long d’un demi-doigt, c’est dans un cauchemar de Kafka, dont on sait qu’il n’est jamais allé au théâtre de La Fenice, ni seul ni avec sa femme, puisqu’il n’avait pas de femme, Rodrigo Santelli pensait que Kafka n’était jamais allé à Venise, il se trompe, Kafka était allé à Venise, en 1914, mais on sait qu’il n’est jamais allé au théâtre de La Fenice, son cauchemar avec le petit canif à manche nacré n’a donc pas eu comme théâtre La Fenice, à moins que le théâtre du cauchemar n’ait été une Fenice fantasmée, comme était fantasmée la femme qu’il appelait « ma femme », Rodrigo dans sa fausse hypothèse que Kafka n’était jamais allé à Venise, avait parlé d’une Venise fantasmée, ce qui peut paraître bien plausible, puisque fantasmer Venise, vu toutes les images dont Kafka pouvait disposer, et fussent-elles en noir et blanc fantasmer Venise, pour Kafka, n’avait donc rien d’insurmontable, Rodrigo Santelli publia une première fois son essai, une trentaine de pages, sur le cauchemar « L’incubo del temporino » chez Rombi, à Palerme, en 1934 puis une version remaniée, en 1965, chez Mondadori, avec une préface d’Italo Calvino, le petit canif à manche nacré devait, selon lui, servir à pénétrer entre les côtes du dangereux rival de Kafka, essayez d’atteindre le cœur, percer le cœur, faire éclater le cœur, et ainsi Franz, canif à la main, ce serait légitimement emparé de la femme assise à côté de lui dans la loge à La Fenice.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Christine de Pizan
Je vous vends la passe-rose
Belle. De vous dire je n’ose
Comment Amour vers vous me tire
L’apercevez-vous sans le dire.
Je vous vends du rosier la feuille.
Je prie le Dieu d’Amour qu’il veuille
Vite m’octroyer tant de grâce
Pour que j’acquière votre grâce
Je vous vends la violette.
De joie mon cœur volette
Quand je vois votre doux visage
Le plus beau de tous à mon gré.
Je vous vends la claire fontaine.
Je vois bien que je perds ma peine
Madame de tant vous demander
Car je ne peux rien obtenir.
Bonheur avec vous est maudit.
Je m’en vais et Adieu vous dit.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Aurélien Barrau
Météhors
Ils n'auront pas même eu droit à une existence météoritique. Eux, ils, nous : les humanimaux au réel des tressés.
Plus infernale qu'une réification.
Les choses, au moins, parfois perdurent. Elle neutralise souvent un peu du désordre latent. Elles insistent. Pesamment.
Ici, tout est pire. À la fois beaucoup plus sournois et tellement plus efficace.
Ce n'est pas non plus une véritable brisure : on ne peut casser que l'incarné.
Ça s'apparentait plutôt à une profonde desétance.
Un interdit maïeutique rétrospectif. Ritournelle entonnée dans la non-langue du démot pour imbiber là‑vivre d'inflexible servitude.
On peut mort‑naître à la conception.
Le mal absolu, la faillite incommensurable de la vie, la chute radicale de la complexion des existences s'exhibe ici : lorsque la violence n'est plus même nécessaire à la brutalité.
En les privant de leur pouvoir de vouloir, nous avons tué la folie latente. La meilleure de l'inerte sais-tu dans l'endolorie d'une fadeur frelatée.
Occire sans le commis du crime. Sans dessiller sur l'autre du lent. Sans flétrir le pur de son promis.
Méta‑mort donnée sans que l'assassin ne se salisse de fureur.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Paul Valet
J'écris pour des maigres d'esprit.
Ça part, ça vient, ça roule, ça vole, ça grouille, ça fouille, ça tue
j'ai peur de l'homme
Beaucoup de vaisselle trottait dans sa tête. C'est pourquoi elle se donna au premier venu fixe, incassable.
Quand l'un montait sur l'autre, en poussant des cris d'orgasmes féroces, le lit paisible tremblait de peur.
La passation des pouvoirs s'engouffra dans les toilettes de dames.
Chaque regard est un pli.
Reclus dans son identité, il succomba à l'embolie de soi.
Il faut être normal. Ainsi on empeste mieux.
La couverture de lit ne couvrait plus rien. Le dormeur était forclos.
Dans mon écriture, ce sont les interlignes qui écrivent.
La virgule attend. Sans cesse, elle attend. Elle attend le départ.
Chaque jour se lève comme un revenant, arrêté, humilié, confronté.
La folie n'est pas du tout si folle que ça. Elle ignore ce qu'elle veut.
Tape là où il ne le faut pas. L'énigme jaillira.
Mon besoin d'écrire immolera toute écriture.
Sa pulpe cérébrale grouillait de mollusques offensés.
Héberger l'idée et le verbe s'envole.
Je me regarde dans la glace, et j'y vois un autre postulant.
Dans le placard tout est permis aux ombres enfouies mitées.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Aurélia Lassaque
Elle a écrit une prière
en forme de poème
pour que s'exauce son vœu
sur chaque versant du monde
Elle a levé les yeux au ciel
en pensant qu'il n'y a jamais eu d'aigle
entre ces falaises
Comment faire pour que nos rêves s'incarnent
si l'on ne peut les froisser et les cacher dans un nid d'aigle ?
Personne ne lui a répondu
car elle ne s'adressait qu'aux arbres
et aux brindilles tomber sur le sol
Un matin de neige
elle a décoiffé les branches d'un grand sapin
en tirant sur chaque épine tendre et verte
et les a plantées dans le sol glacé
en faisant des petits trous avec l'épingle de son chignon
Elle a érigé toute une forêt pas plus haute qu'une phalange
elle a posé des fossiles tout autour pour les protéger du vent
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Bernard Grasset
Île-de-France
L'aube se lève sur l'étang d'or. Les brumes recouvrent la forêt. Et les feuilles, comme pages de livre jauni, s'envolent vers les années passées. C'est l'automne. Des allées entourent le château. Tu penses à Corot. Où demeurer ? Histoires ou légendes et le canal qui traverse les tours des mendiants où tu habites. Cri d'un peuple oublié. Là-bas les prairies, la vallée aux péniches, les frondaisons ou chante le chardonneret.. Une piste longe les écluses. Sur la margelle du puits, des mots sont gravés.
Voici la plaine, et la ferme et le blé. Labeur et semaison. Marcher dans le désert beauceron. Un train passe. La route rêve les villages. Ciel à la croisée. Là-bas la flèche alliée au soleil.
Des fleurs jaunes sur la place aux oiseaux. Des arbres bordent les maisons blanches. Le sentier qui se perd et le sentier de lumière. Une branche au milieu de la rivière. Bruits et silence. C'est le printemps. Dans le château de la mémoire des allées mènent à l'aurore.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Claire Raphaël
Ce jardin
Ce jardin
m'offre la joie des créateurs
à chaque fois
je donne un nom à une fleur
et une histoire à une ombre
à chaque fois que mon discours se plante dans la terre
je deviens ce poète contemplatif aux humeurs si changeantes
comme le vent et la nuit font valser les couleurs
je deviens ce poète aux mythes enchanteurs
qui ramasse toute la beauté du monde pour lui rendre le droit
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Alexis Gloaguen
Que la vallée prenne l’ombre…
Que la vallée prenne l'ombre, au couchant, comme une coque fait eau, et la gare est vraiment la quille du monde.
Quand le soir fait virer le tournesol de l'horizon et que le dernier moucheron s'est extrait des graminées comme un épillet vivant, quand la peau se revêt de froid, que les hirondelles s'inquiètent d'un vol toujours plus angulaire, quand le corbeau vient habiter l'escarpement de Was Tor – le « le lieu où était la montagne » – tandis que les moutons s'effilent en lignes d'anxiété pour suivre sur les bruyères la régression des rayons, alors il est dit que les derniers mots s'écrivent. Tout s’immerge dans la nuit. J'achève de me pencher sur les fouilles géologiques, les coupes de troncs d'arbres, les dents de chevaux, les textes d'auteurs anciens, riches de tant de possibilités sarclées ; sur l'archéologie des gares, des cheminées écroulées, des mines d'étain d'où l'homme a retiré ses illusions… Et, d'une certaine manière, je me détourne du présent que lectures et recherches rendaient palpable. La liberté de certains travaux leste les journées. Le soir seul nous oblige à différer. Mais c'est aussi le moment où je mesure l'emprise qu'exerçaient sur moi les rumeurs espacées du jour : les roucoulements alternés des palombes, les bêlements des brebis et leur peur des simulacres, la dernière vaguelette sonore de l'avion-cargo qui descend vers Plymouth, le reniflement des chevaux en écho à un moteur d'hélicoptère.
Tout cela réalisait le présent. Et c'est aussi au présent que les insectes de Lydford sont regardés par un homme lui-même larvaire. Ils se modifient ensemble.