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La Pierre et le Sel
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La Pierre et le Sel

Le blog d'un passeur de la poésie
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30 juin 2026

Un jour, un texte : Alice Mendelson | De passage

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Alice Mendelson


De passage

Avec amour, j'ai fait l'amour à ton visage
À ton regard solaire,
Aux tempes qui m'attisent,
À tes cheveux...
Dans un élan qui trouve prise, qui prend corps,
De toi enfin venu que je pouvais toucher,
– Mémorable en son domaine, –
De toi j'ai reçu le baptême.
La joie vaporisait mes mains,
Gonflait ma bouche d'une brise enfin levée.
Avec amour, j'ai fait l'amour à chaque pore,
À chaque enclos secret de toi,
Du fond des jambes,
Du fond des bras,
De cette attente, calme plat, où tu n'approchais pas,
Du fond d'un rêve enfin sculpté
Et partageable,
À toi, en mon domaine bien venu
J'ai trouvé joie,
Eau bonne à boire à si grand soif,
Maîtresse bûche pour mes fagots,
Madrier pour mon faîtage,
Calendrier pour mes images
Brûle-parfum de chair bêchée.
Imprévu, provisoire,
Inespéré privilège d'un soir
Qui sait
De quoi vit une histoire ?

 

In L’érotisme de vivre, © Points, 2025

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

28 juin 2026

Un jour, un texte : Jean-Louis Guitard | La maison de l'italienne

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Jean-Louis Guitard


La maison de l’Italienne

La maison de l’Italienne

tendait ses tuiles romaines

sous le soleil de la Méditerranée,

près des vieux pointus

qui glissent

sur le bleu des vagues lisses

et dans la chaleur d’un éternel été.

La maison de l’Italienne

était celle d’une reine

dont le seul royaume était la pauvreté…

une pauvreté tranquille,

fataliste

et immobile,

qui ne faisait qu’un avec l’éternité.

Dans la cour

un peu jardin,

sous un abri en fouillis,

traînaient des cageots, des cabanes

à lapins,

à côté d’un vieux vélo,

de quelques plants de tomates,

et du fil à linge

tendu dans un coin.

La maison de l’Italienne

entrebâillait ses persiennes

sur une espèce de chemin empierré.

Une ancienne cloche en vrille

était pendue à la grille

entre la façade et un petit muret.

La maison de l’Italienne

exhalait ses jours de peine et de bonheur,

à jamais entremêlés

autour de la cafetière,

de l’évier carré en pierre,

de la table,

des chaises

et du gros buffet.

Son mari était, je crois,

soit manœuvre soit maçon…

Il jouait aussi un peu d’harmonica.

Ses deux fils couraient les filles,

comme on peut courir les filles

quand on court les filles

en ne pensant qu’à ça.

La maison de l’Italienne,

mi-païenne – mi-chrétienne,

s’ouvrait à qui poussait sa porte d’entrée.

Passant,

même à la sauvette, on y trouvait une

assiette,

du pain, du fromage, un verre de café.

Impalpable et incertain,

le cours des heures était plein des chansons

que la radio versait sans fin,

et plein aussi des fous rires,

des coups de gueule en délire

qui s’y bousculaient dès le petit matin.

La maison de l’Italienne

laissait passer les semaines.

Elle restait inconnue.

Insoupçonnée.

Jusqu’à ce qu’elle devienne,

sous les coups du temps qui traîne,

un fantôme riant et désespéré.

La maison de l’Italienne

dans l’air du ciel pur

égrène la petite farandole des destins…

Les destins remplis d’histoires

anodines,

dérisoires,

de quelques adultes

et de quelques gamins

 

In L’éternel été, © unicité, 2018

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

26 juin 2026

Un jour, un texte : Kathleen Jamie | Lande

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Kathleen Jamie

Lande

Que perçoit-on sur la lande sinon un peuple d'ombres,
ombres de cerfs, voire ombres de loups ?
Le chemin lui-même est une ombre, presque effacée
sous la brande et la tormentille jaune: fleurs d'un été,
à peine épanouies elles se muent en souvenirs,
se léguant elles-mêmes...

La lande en été est un songe de tous les étés précédents.
La linaigrette, la fritillaire verte, le droséra attrape
-mouche... tout comme le chant des alouettes,

tous semblent neufs.

Ils sont neufs ! D'une nouveauté chaque fois renouvelée.

Nous faisons sortir le passé de la terre et portons la terre
vers l'avenir, mais il s'agit toujours de la terre, contestée,
exploitée et chérie. (Les éoliennes, plantations, sites
d'essais de missiles.) Nous sommes une présence fugace
à la surface de la terre, filets de lumière flottant sur des
collines lointaines, ombres de nuages. Nous devenons des
fantômes indécis.

In Cairn, © La Baconière, 2025 – Traduction de l’anglais par Ghislain Bareau

 

Internet

Contribution de PPierre Kobel

23 juin 2026

Un jour, un texte : Jean-Louis Clarac | Ma concertante au jardin

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Jean-Louis Clarac

Ma concertante au jardin

Au plus vif du verger
dans l'échancrure de la lumière
foisonnent les feux matinaux

Floraisons du pommier et du poirier
nébuleuses frondaisons
neiges végétales
en écho à la neige hivernale

Merveilles du printemps
aux blancheurs aiguës et veloutées

À l'affü de ta présence
le regard aiguise son acuité
moment troublant du quotidien
quand le paysage familier
se métamorphose dans l'invention de lui-même


Au point de basculement
le bourdon égrène sa balourdise
sur les tiges naissantes
fil rompu du silence tissant
l'ordonnance du jardin libérant
les sucres des iris

Toi mon amour tu es le lien
entre plantes et fleurs arbres et graines
la raison d'être du verger
son vertige aussi

Tout demeure dans la promesse du passage
dans le va-et-vient incessant
du silence à la matière
dans cet espace odorant où l’infini se recueille
tu es la respiration du poème
la promesse de vers futurs

ma concertante au jardin

In Une ardeur terrienne, © Le petit véhicule, 2018

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

21 juin 2026

Un jour, un texte : Marie Rouanet | Pour la Saint-Jean d’été…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Marie Rouanet

 

Pour la Saint-Jean d’été, quand laplus bève des nuits de l’année est obscure, le jardinier levé avec le jour peut trouver la porte solsticiale qui permet d’accéder sous terre au monde des morts.

Plus fine qu’un cheveu, plus fine que le fil de la vierge est la voie qui permet d’accéder au Paradis.

Le jardinier cherche ce chemin dans le réseau des lignes qui l’entourent.

In Tout jardin est Éden, © Albin Michel, 2010

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

19 juin 2026

Un jour, un texte : Mosab Abu Toha | Le mur et l’horloge

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 


 

Mosab Abu Toha

Le mur et l’horloge

Il y a là toujours cette horloge au mur.
Chaque fois que j’entre dans ma chambre,
elle m’intrigue,
j’ai envie de la décrocher, de voir
l’autre face de son visage.
Je voudrais voir comme elle a vieilli.
Mon père l’a achetée quand j’étais en fant.
Je voudrais compter ses dents
pour connaître son âge.

Mais l’horloge ne vieillit pas.
Les chiffres ne changent jamais.
Moi seul, je change.

Et puis il y a le fauteuil à bascule,
je suis assis dedans, seul
dans la pièce, je me balance sans arrêt,
je ne fais rien
qu’imaginer le mur criant à l’horloge,
« Arrête ton tic-tac ! Tu me casses les oreilles. »

Je regarde les fissures dans la peinture du mur.
Il y a plus que le bruit de l’horloge.
Les trous d’obus me dévisagent
chaque fois que j’entre dans la pièce.

(L’horloge n’a pas été blessée dans cette attaque.)

J’enlève à la hâte les piles de l’horloge
et je lui murmure :
je t’emmène chez le médecin,
même si tu n’es pas la seule à être malade.

La peinture ne s’écaille plus.

J’emmène l’horloge chez l’horloger
et je lui demande de la rendre muette.
Il lui retire les cordes vocales
et lui recouds la bouche.
Je n’ai pas pu voir les dents de l’horloge,
je n’ai pas demandé au docteur.

À la maison, je remets les piles.
L’horloge recommence à marcher sans bruit.
Le silence de la pièce grandit.
Je retourne m’installer dans mon fauteuil,
je lis des poèmes à voix haute
pour rompre les fils du silence
qui pendent du plafond.

La nuit, une brise glaciale s’introduit par les trous du mur.
Je déchire les pages que j’ai fini de lire,
je m’en sers pour boucher toutes ces petites fenêtres,
des fenêtres sans forme et sans vitre.

Le lendemain, j’arrive au travail avec deux heures de retard.
L’horloge, après son « traitement », était déréglée.
Elle m’aurait certainement prévenbu
si elle avait pu parler.

J’essaie de mettre l’horloge à l’heure,
mais le chiffre 4 tombe de son visage.

Comme si elle avait perdu une dent de devant.

Quatre jours plus tard,
mon frère Hudayfah
meurt.

In Ce que vous trouverez caché dans mon oreille, © Pocket, 2024 – Traduction de l’anglais (Palestine) par Ève de Dampierre-Noiray

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

16 juin 2026

Un jour, un texte : Anne Sexton | La férocité de la féminité

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.


 

 

Anne Sexton


La férocité de la féminité

Je tournoie,

je tournoie sur les lévres,

ils retirent mon ombre,

le fantôme de mon passé,

ils ont inventé un calendrier de langues

qui accapare toute mon attention.

Là où il n'y a pas de chambre.

Pas de lit.

L’horloge ne fait pas tic-tac

sauf quand elle vibre au rythme de mes 4000 battements,

et là où tout était absent,

tout est deux,

se touchant comme un chœur de papillons,

et comme l'océan,

poussant vers la terre

et reculant

et poussant

avec un besoin qui galope

sur toute ma peau,

hurlant sur les récifs.

 

Je détricote.

Des mots s'envolent en tous sens

et moi, loin dans le désert,

je bois et bois

et baisse poliment la tête face à cette prairie,

ce sein, ce melon dedans,

et puis sa fleur enivrante.

Nos mains qui se caressent,

les tétons comme des étoiles de mer –

nos lèvres s'aspirant au sein d'anneaux insensés

jusqu'à ce qu'elles se changent en bulles,

nos doigts aussi nus que des pétales

et le monde qui palpite sur une balançoire

Je soulève mon pelvis vers Dieu

pour qu'il connaisse la vérité

des fleurs qui traversent avec peine le long hiver.

In Lettre d’amour écrite dans un immeuble en feu, © des femmes, 2026 – Traduction de Sabine Huynh

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

14 juin 2026

Un jour, un texte : Bernard Manciet | Soleil durable soleil arrété…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Bernard Manciet

 

Soleil durable soleil arrêté soleil du monde arrêté dans

ton immobilité rayonnante soleil au ralenti dans son maximum

toi qui viens par lenteur dépasser la lumière qui t’a précédé

toi qui la surpasses dans une sorte gênante de noir vaste

toi qui ralentis à mort le jour qui ralentis à néant

toi qui d’un cœur ardent et las installes ton désordre

et te désunites vers une immuable inefficacité soleil

te réveilleras-tu ! toi qui contemples l’immensité de ton mal

sur l’univers et la maladie de la souffrance ardente

de l’univers et l’univers du mal quelle faute

sinon humaine a pu désordonner les vastes choses

qui sait qui sait si toutes ces flammes mystérieuses si tout

mystère n’est pas incompréhensible d’un semblable désamour

d’un remords car c’est la même chose amère

il manque donc quelque chose à ce ciel à ce foisonnement ?

ou bien tout entier se manque-t-il toujours plus à soi-même ?

In La Tentation de saint Antoine, © L’herbe qui tremble, 2025

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

12 juin 2026

Un jour, un texte : Forough Farrokhzâd | Péché

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Forough Farrokhzâd


Péché

J’ai pêché oui j’ai péché – jouissance inouïe
Dans des bras de feu, enflammés
J’ai pêché oui j’ai péché dans des bras de fer brûlants
Qui me cherchaient, rancuniers

 

Dans ce lieu solitaire, sombre et silencieux
J’ai regardé ses yeux débordants de secrets
Dans ma poitrine, mon cœur impatient a tremblé
Des désirs suppliants de ses yeux

 

Dans ce lieu solitaire, sombre et silencieux
Je me posais troublée à ses côtés
Ses lèvres sur mes lèvres ont versé le désir
Du poids de mon cœur fou je me suis libérée

 

J’ai chanté à son oreille, le récit de l’amour :
Je te veux toi mon bien-aimé
Je te veux, toi dont l’étreinte m’a vivifiée
Toi, mon amoureux fou

 

Dans ses yeux le désir s’est enflammé
Et dans la coupe le vin rouge a dansé
Dans la douceur du lit mon corps
Sur son corps, ivre de volupté, a tremblé

 

J’ai pêché oui j’ai péché – jouissance inouïe
contre un corps tremblant et ravi à la conscience
Ô mon Dieu, que sais-je de ce que j’ai fait
Dans ce lieu solitaire, sombre et silencieux

 

In J’irai jusqu’au rivage du soleil, © Poésie/Gallimard, 2026

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

9 juin 2026

Un jour, un texte : Bruno Sourdin | Janis à la fenêtre

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Bruno Sourdin


Janis à la fenêtre

Janis à la fenêtre
Janis au milieu du vacarme
Janis dans le jardin
Janis et Peggy sous le porche à six heures du soir
Janis devant sa glace
Janis haussant les épaules
Janis allongée sur le lit
Janis veillant jusqu'à l'aube
Le mantra de Janis
Janis repartant de zéro
Janis sur la passerelle d'embarquement
Janis l'air interloqué
Janis débouchant une bouteille de vin
Janis le sourire aux lèvres
Janis s’
ébatant dans l'eau
Janis nue descendant l'escalier
Janis l'air si las
Les mains vide
s de Janis
Janis devant la porte de la chambre 105

In Diérèse 94, automne 2025

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

7 juin 2026

Chronique du Marché de la Poésie 2026 | Jour 6

 

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Fermez le ban ! Une nouvelle édition de ce Marché qui se termine. Un élément toujours fondamental de cette manifestation est la météo. Malgré quelques averses, elle fut globalement favorable. Qu’écrire après ces quelques jours qui ne serait pas une redite des chroniques précédentes ? J’ai le profond sentiment que ce que nous écrivons nous dépasse et se situe au-delà de notre humanité. La poésie nous habite, nous rend-elle meilleurs ? L’essentiel est ce qu’elle diffuse, dans toute la palette de ses expressions, pour aller à l’avant du monde. Ainsi l’écrit Carole Carcillo Mesrobian :

 

« Sur tes lèvres recluse
mes miettes de paroles
décomposées
empreintes l’aruspice incantatoire des clôtures
pour démesurer ta trace
liège
ta langue
pourfendue

J’essaie ta bouche pour aviner la source
éclore
une corolle mystique
grenat massive
qui sait
une autre tentative
après la ruelle borgne des joutes
dis-moi
est-ce renaître
est-ce ceci de su
glisser le trait
comme on endure l’afflux
des fumées désertiques des accomplissements
le poème »

 

In Octobre – © PhB éditions, 2020

 

Contribution de PPierre Kobel

6 juin 2026

Chronique du Marché de la Poésie 2026 | Jours 4 & 5

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

J’y reviens toujours quand j’évoque des manifestations comme ce Marché de la Poésie ou des festivals à l’instar de celui que je retrouverai encore à Sète en juillet prochain, ce sont aussi des lieux de rencontres incongrues comme si la poésie se devait pour certains de se montrer dans des atours, des postures les plus originales qui soient. On se borne parfois à en rire, quelquefois à se laisser surprendre, toujours à se plaire à cette diversité qui accompagne un art des mots dont on ne dira jamais assez la nécessaire prégnance dans un monde bouleversant. Alors que je m’indigne souvent des prosélytismes religieux, idéologiques, des objurgations des réseaux sociaux, je ne cesserai jamais de redire combien la puissance des mots de la poésie aide à vivre.

À me promener chaque jour dans les allées de Saint-Sulpice, je retrouve des amis, des connaissances dont je lis et j’aime les textes, je croise des noms illustres que je n’ose aborder alors que leurs recueils m’accompagnent pour certains depuis des années. Mais je m’étonne toujours de lire sur les tables des stands, des dizaines de noms d’auteurs qui me sont totalement inconnus, me désolant de ne pouvoir appréhender cet ensemble, de ne pouvoir échanger plus.

Au détour d’une signature, je retrouve mon amie Françoise Ascal, cette grande dame de la poésie qui écrit dans son nouvel opus :

 

« se tenir assis dans l’oubli
tel est le conseil
du vieux Tchouang Tseu

j’accepte l’invitation
tente l’amnésie
le sans-poids
la lévitation

crâne vidé
du son « je »

à moi le vol d’une libellule
la placicidé du crapaud
l’anonymat d’une mite »

 

In Un ailleurs dans l’ici – © L’Herbe qui tremble, 2026

 

 

Contribution de PPierre Kobel

4 juin 2026

Chronique du Marché de la Poésie 2026 | Jour 3

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

 

Si la poésie a une place centrale dans mon existence, je ne lui accorde aucune vertu thérapeutique. Elle aide à vivre, certes, mais nous ne pouvons en cultiver le jardin sans nous préoccuper du monde tout entier. Croire que la poésie est protectrice en se détournant de l’actualité, c’est se faire rattraper inévitablement par elle. On connait la phrase : « Si tu ne t’occupes pas de politique, la politique s’occupera de toi. » Cela vaut pour la poésie et si, dans les allées de Saint-Sulpice, j’apprécie l’amitié que je rencontre, que je partage avec beaucoup, je voudrais que nous n’oubliions jamais de laisser les portes ouvertes au monde pour lui faire face et participer de son devenir.

Je reçois des mains de mon ami Daniel Martinez, le nouveau numéro de la revue Diérèse qu’il construit avec persévérance. Et j’y trouve, citée par Bruno Sourdin, ce petit texte de la Coréenne Han Kang qui fut prix Nobel de littérature en 2024 :

 

« À présent
Qu’esr-ce donc que vivre

Je restais couchée avec cette question
Lorsqu’un rayon de soleil s’est posé
Sur mon visage

Jusqu’au moment où la lumière s’en est allée
Je suis restée les yeux fermés
Le cœur apaisé »

 

Et c’est là que la poésie se fait plénitude quand elle nous aide à traverser le miroir

 

 

Contribution de PPierre Kobel

3 juin 2026

Chronique du Marché de la Poésie 2026 | Jour 2

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Quel plaisir intime d’entendre Edgar Morin dire combien pour lui la poésie était essentielle parce qu’elle l’aidait à vivre. J’aurais pu me le dire aussi cet après-midi en allant d’un stand à l’autre dans les allées de Saint-Sulpice. C’était jour d’installation, de retrouvailles. J’en profite pour compléter ma bibliothèque et je découvre chez mes amis de 10 pages au carré les derniers titres publiés, dont celui de Louise Bossé.

 

Arrivée devant le fleuve
je chante pour me tenir chaud
la voix passe partout remettre l’électricité
là où les compteurs s’étaient noyés

l’image que je me fais du désastre commence à ressembler à des masses
d’eau sans fin trimbalant leurs troncs d’arbres, leurs toits de tôle,
d’ardoises, leurs chaises perdues
jusqu’à la mer

dans une autre ville, les yeux rivés sur les tourterelles à la fenêtre
j’oubliais les feux de forêt à 50 kilomètres et le nombre de canettes
croisées alors que je nageais

mes sœurs piétinent sur le quai
nous avons besoin de quelque chose de neuf
et de radicalement différent
j’annonce le contour
de ce qu’il nous faudra chercher

j’arrive devant le fleuve avec les bêtes
elles savent vivre en proie
et le réel nous surprendra toujours
alors, je nous souhaite la simplicité des réveils
l’œil immense avide impatient ouvert
nous allons en avoir besoin


(extrait) in Ce que je veux de feulements © 10 pages au carré 2026

 

Contribution de PPierre Kobel

2 juin 2026

Chronique du Marché de la Poésie 2026 | Jour 1

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Demain commence le 43Marché de la Poésie. Une amie s’étonnait de cette appellation de « marché » pour un domaine si éloigné du mercantile. Mais à parcourir les allées de la manifestation chaque année, place Saint-Sulpice, on sait qu’elle porte bien son nom.

Chaque livre sur les étals est un message, chaque texte est un devenir, un pas en avant. Si les auteurs, parfois, ne sont pas à la hauteur de la poésie qu’ils écrivent, il n’y a rien d’étonnant à cela, car elle nous dépasse et n’est pas contingente de nos travers humains.

Durant cinq jours, le Marché va rassembler les hommes et les mots et souhaitons qu’en cette période d’incertitude et d’inquiétude, leur alliance soit de nouveau un ferment de la résistance nécessaire.

Avec Pierre Dhainaut, qui vient de nous quitter, desserrons nos lèvres.

 

Devant nous s’allongent les ombres, quel sera leur rôle
sinon de prouver que nous en sommes responsables,
nous seulement ? Si les mots avaient eu quelque pouvoir,
le fleuve, en bas, où ne remuent que des reflets de murs,
ils en auraient interrompu le cours,
cette fois, la nuit tombe, et dans la chambre
une fenêtre est restée entrouverte,
l’air qui frôle les doigts n’arrive pas
à les détendre, les corps ne savent plus que faire obstacle,
nous ne nous voyons plus partir à la rencontre.
Quant aux poèmes, ils se remémorent par bribes
ce dont ils ont rêvé : tous disaient l’autre rive,
tous disaient aussi l’enfance éternelle.

 

(extrait) in L’autre nom du vent © L’Herbe qui tremble 2014

 

 

Contribution de PPierre Kobel

2 juin 2026

Un jour, un texte : Marine Giangregorio | Matin noir

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Marine Giangregorio


Matin noir

Il pleut sur son café qu'elle touille brusquement

éclaboussant la nappe du ressac d'une nuit blanche

tandis que son regard divague cherchant dans le jour

le soleil qui tarde à se lever, viendra-t-il à temps

soutenir la tête nichée dans la paume de sa main,

remplacer l'odeur du pain qu'il faisait griller après avoir mis

le beurre sur la table comme un baiser dans son cou ?

C'est une odeur qui manque à sa mémoire

rien qu'une odeur qui habiterait son corps

irriguerait ses veines, ses seins, ses yeux, mais voilà

elle reste désertée, nue et tremblante devant un bol abyssal

ses lèvres violacées se refusent à la chaleur préférant le silence

glacial et scellé des échoués qui contemplent la vie

depuis la rive d'en face, derrière une fenêtre close

Elle croyait en l'amour comme on croit en une religion

mais dieu s'est effondré, dieu n'existe pas, "dieu n'a jamais existé !"

remuant toujours plus vite la marée noire

qui maintenant se déverse sur ses cuisses bleuies

In L’amour, sans une aile © RAZ, 2024

 

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Contribution de PPierre Kobel

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