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La Pierre et le Sel
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Le blog d'un passeur de la poésie
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26 juin 2026

Un jour, un texte : Kathleen Jamie | Lande

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Kathleen Jamie

Lande

Que perçoit-on sur la lande sinon un peuple d'ombres,
ombres de cerfs, voire ombres de loups ?
Le chemin lui-même est une ombre, presque effacée
sous la brande et la tormentille jaune: fleurs d'un été,
à peine épanouies elles se muent en souvenirs,
se léguant elles-mêmes...

La lande en été est un songe de tous les étés précédents.
La linaigrette, la fritillaire verte, le droséra attrape
-mouche... tout comme le chant des alouettes,

tous semblent neufs.

Ils sont neufs ! D'une nouveauté chaque fois renouvelée.

Nous faisons sortir le passé de la terre et portons la terre
vers l'avenir, mais il s'agit toujours de la terre, contestée,
exploitée et chérie. (Les éoliennes, plantations, sites
d'essais de missiles.) Nous sommes une présence fugace
à la surface de la terre, filets de lumière flottant sur des
collines lointaines, ombres de nuages. Nous devenons des
fantômes indécis.

In Cairn, © La Baconière, 2025 – Traduction de l’anglais par Ghislain Bareau

 

Internet

Contribution de PPierre Kobel

28 juin 2026

Un jour, un texte : Jean-Louis Guitard | La maison de l'italienne

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Jean-Louis Guitard


La maison de l’Italienne

La maison de l’Italienne

tendait ses tuiles romaines

sous le soleil de la Méditerranée,

près des vieux pointus

qui glissent

sur le bleu des vagues lisses

et dans la chaleur d’un éternel été.

La maison de l’Italienne

était celle d’une reine

dont le seul royaume était la pauvreté…

une pauvreté tranquille,

fataliste

et immobile,

qui ne faisait qu’un avec l’éternité.

Dans la cour

un peu jardin,

sous un abri en fouillis,

traînaient des cageots, des cabanes

à lapins,

à côté d’un vieux vélo,

de quelques plants de tomates,

et du fil à linge

tendu dans un coin.

La maison de l’Italienne

entrebâillait ses persiennes

sur une espèce de chemin empierré.

Une ancienne cloche en vrille

était pendue à la grille

entre la façade et un petit muret.

La maison de l’Italienne

exhalait ses jours de peine et de bonheur,

à jamais entremêlés

autour de la cafetière,

de l’évier carré en pierre,

de la table,

des chaises

et du gros buffet.

Son mari était, je crois,

soit manœuvre soit maçon…

Il jouait aussi un peu d’harmonica.

Ses deux fils couraient les filles,

comme on peut courir les filles

quand on court les filles

en ne pensant qu’à ça.

La maison de l’Italienne,

mi-païenne – mi-chrétienne,

s’ouvrait à qui poussait sa porte d’entrée.

Passant,

même à la sauvette, on y trouvait une

assiette,

du pain, du fromage, un verre de café.

Impalpable et incertain,

le cours des heures était plein des chansons

que la radio versait sans fin,

et plein aussi des fous rires,

des coups de gueule en délire

qui s’y bousculaient dès le petit matin.

La maison de l’Italienne

laissait passer les semaines.

Elle restait inconnue.

Insoupçonnée.

Jusqu’à ce qu’elle devienne,

sous les coups du temps qui traîne,

un fantôme riant et désespéré.

La maison de l’Italienne

dans l’air du ciel pur

égrène la petite farandole des destins…

Les destins remplis d’histoires

anodines,

dérisoires,

de quelques adultes

et de quelques gamins

 

In L’éternel été, © unicité, 2018

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

30 juin 2026

Un jour, un texte : Alice Mendelson | De passage

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Alice Mendelson


De passage

Avec amour, j'ai fait l'amour à ton visage
À ton regard solaire,
Aux tempes qui m'attisent,
À tes cheveux...
Dans un élan qui trouve prise, qui prend corps,
De toi enfin venu que je pouvais toucher,
– Mémorable en son domaine, –
De toi j'ai reçu le baptême.
La joie vaporisait mes mains,
Gonflait ma bouche d'une brise enfin levée.
Avec amour, j'ai fait l'amour à chaque pore,
À chaque enclos secret de toi,
Du fond des jambes,
Du fond des bras,
De cette attente, calme plat, où tu n'approchais pas,
Du fond d'un rêve enfin sculpté
Et partageable,
À toi, en mon domaine bien venu
J'ai trouvé joie,
Eau bonne à boire à si grand soif,
Maîtresse bûche pour mes fagots,
Madrier pour mon faîtage,
Calendrier pour mes images
Brûle-parfum de chair bêchée.
Imprévu, provisoire,
Inespéré privilège d'un soir
Qui sait
De quoi vit une histoire ?

 

In L’érotisme de vivre, © Points, 2025

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

3 juillet 2026

Un jour, un texte : Levent Beskardès | Je suis clown…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 


 

Levent Beskardès

 

Je suis clown
je suis sourd
je ne porte pas de masque
Pourquoi ?
je suis sourd profond
je ne parle pas
je n'oralise pas
je garde la bouche fermée
c'est simple

Je mets un nez de clown
Pourquoi ?
Covid se répand partout
avec mon nez de clown
je me protège
je suis tranquille

Si je porte un masque
c'est que je suis entendant
non non non
non non non

In Signe-moi que tu m’aimes, © Bruno Doucey, 2024

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

19 juillet 2026

Un jour, un texte : Chronique sétoise 2026 | Jour 1

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Le festival Voix Vives revendique sa 29édition et, pour ma part, j’y viens depuis 2010, à l’exception de deux années. C’est dire combien ces lieux, ces rues, ces places me sont familiers. Chaque année je retrouve mes amis, mes connaissances, leurs publications, cette atmosphère de je ne sais quoi qui dit que la poésie ne sert à rien et qu’elle est indispensable. « Écrire pour quelque chose, écrire pour quelqu’un, écrire pour rien. » disait hier le poète franco-irakien Salah Al Hamdani.

Le festival traduit le manque de moyens de la culture contemporaine et les baisses drastiques de subventions de la part de toutes les institutions publiques. C’est à croire que nous ne sortirons plus de cette spirale qui avale les énergies et les projets. Restent les mots pour dire l’espoir, reste l’utopie de la poésie pour dire un monde à venir. Au risque de se répéter…

 

Salah Al Hamdani


Feuille vive

Dans la fébrilité de la nuit
il m’arrive quelquefois de me tenir au milieu de la page
pour te voir ramasser les étoiles échouées sur l’autre rive

Et je me souviens de ces jeunes palmiers
à la recherche de l’ombre
qui frôlaient la cohue du soleil dans ma tête

Cette fois je retrouve dans ma cachette
des chars sans soldats
la robe de ta grand-mère
et l’arrêt du bus à la sortie de la ville

Il m’arrive quelquefois de trimbaler ton poème
ainsi que le ciel noir de ce dépaysement et l’imprévu banal

Il m’arrive aussi de crier dans ce torrent
pour entendre ta voix dans le sillon des jours
et les cloches s’assemblent en un collier pour des cigognes
écho de ton désir gravé loin dans ma chair

D’un ébranlement à l’autre
d’une guerre à l’autre
toujours toi
l’improbable feuille vive.

In Feuille vive, © Al Manar, 2026

 

Contribution de PPierre Kobel

20 juillet 2026

Un jour, un texte : Chronique sétoise 2026 | Jour 2

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

Parfois la poésie se dit sans les mots. Je veux dire sans les mots tels que nous les pratiquons. Et c’est alors que la langue des signes prend la relève pour ouvrir l’échange avec les poètes sourds. Depuis des années, le festival Voix Vives s’est ouvert à ces poètes, à leur langue. Avec leurs amis bénévoles, qui font passerelle avec nous, ils disent leurs textes qui relèvent souvent d’une singulière créativité. En voici un exemple.

 

Djenebou Bathily

 

La maison et la nature

La maison a été construite en pierres,
ma foi est inébranlable.

Sous mes pas, les planches en bois vibrent,
un bal d’amour où la famille m’enlace dans ses bras.

Les murs m’offrent leur protection,
les plantes m’apportent leur respiration.

La porte est ouverte au vent,
dehors, l’arbre est tout nu,
face au ciel suspendu.
Si le terreau noir me fait de l’angoisse,
je le creuse pour lâcher prise.

Aux branches, les fleurs tiennent bon,
l’odeur alimentaire flotte dans l’air.

Les fruits mûrissent sous le soleil,
les compotes faites maison.

Les feuilles dansent,
elles transforment en peinture,
les tableaux représentent les paysages :
la montagne qui m’encourage à louer,
la mer qui nettoie mes pensées impures
et la forêt qui me remonte le moral.

La maison est intérieure et la nature est extérieure.

In Voix Vives – Anthologie Sète 2026, © Bruno Doucey, 2026

 

Contribution de PPierre Kobel

22 juillet 2026

Un jour, un texte : Chronique sétoise 2026 | Jour 3

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

De jour en jour, qu’écrire qui dit plus que la veille, plus que les années précédentes ? Je suis sur la place du Pouffre, rebaptisée place du livre. C’est aussi la place de la mairie et les vieux natifs de Sète s’insurgent de ces dénominations, eux qui l’appellent encore « la placette ».

La journée s’éveille, Roula Safar, qui accompagne le festival de puis 21 ans avec son instrumentarium, chante sur la scène, alternant poèmes d’aujourd’hui et d’autres plus anciens, morceaux classiques, parfois venus des pourtours de la Méditerranée.

Quand trop d’intervenants, poètes et animateurs, se paient de mots pour une gloriole illusoire et inutile, au fil des heures, j’ai assisté à quelques séquences dont la teneur donne tout son sens à ce genre de manifestations.

Ce fut le cas avant-hier quand les complices de longue date que sont Robert Lobet et Bruno Doucey ont échangé tandis que le premier peignait en direct durant la lecture que faisait l’autre de son recueil Glaciers qui dit l’actualité dramatique de notre planète que nous mesurons tous désormais.

Ce fut le cas hier, quand le poète belge Aurélien Dony et son éditrice Ariane Lefauconnier nous ont expliqué avec autant de simplicité et d’humour que de savoir, comment s’élabore un recueil, quels échanges entre eux donnent à la matière première des textes, la forme d’un livre et ses respirations. Aurélien, qui a des talents de bateleur, fait ici des performances qui dynamisent les scènes où il se produit et leur public. En amont de cela, son écriture résonne de problématiques intimes et sociales à la fois. Son recueil Désir dingue dit l’amour, le sexe, le désir dans leurs variantes et leurs turbulences. Entre apostrophes denses et paroles lentes qui plongent au-dedans du lecteur.

 

Aurélien Dony


Désir dingue (extrait)

Les mots-désir c’est tout nouveau ça me remue dedans je dis bouillir mon sang mais ça c’est quelque chose de l’ordre du bouillonnement à l’intérieur. Ça leur chauffe à l’intérieur des veines et parfois je me dis les mots-désir un risque d’évaporation.

Les mots-désir j’apprends c’est plonger quelque part où nous n’avons pas pied. En ce qui me concerne les mots-désir c’est prendre le risque du ridicule c’est parler de son corps son corps à soi le sien c’est le mettre son corps au milieu du langage c’est parler par le corps. C’est parler par le corps déployer par un réseau de poils de rides et de cheveux par un delta de veines une carte de plis des mots mis bout à bout pour dire la façon dont mon ventre la façon dont mon sexe la façon dont mes mains ne tiennent plus en place à penser à ses seins à son ventre à son sexe à sa manière de me regarder quand je suis nu.

C’est se passer du cœur et commencer par dire

le corps peut écrire par lui-même.

In Désir dingue, © Bruno Doucey, 2026

 

Contribution de PPierre Kobel

23 juillet 2026

Un jour, un texte : Chronique sétoise 2026 | Jour 4

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

Parfois aux paroles d’éclats qui clament la poésie haut et fort dans les rues, succède une voix douce. Ce fut le cas l’autre soir entre minuit et une heure sur le parvis de l’église Saint-Louis avec la parole de Marie Huot. Marie, que j’ai revue deux jours plus tard dans la chaleur d’un après-midi de canicule persistante. Je l’avais découverte dans ce festival en 2010 lors de sa première édition sétoise, je la retrouve cette année. Elle n’a pas besoin d’une voix forte pour qu’elle porte.

Ce qu’elle écrit s’inscrit dans un champ précis. Elle s’attache à des thématiques, choisit une couleur pour chaque projet. Qu’elle parle d’amours, d’intime, de lieux ou de disparus, elle dit l’inquiétude d’être au monde et comment sa parole de poète peut répondre à « l’offense faite aux hommes et au monde ».

Parole de témoin qui questionne sa légitimité et son efficacité.

 

Marie Huot

 

Ciel énorme

Tout était vivant
Il fallait faire attention – disais-tu

Des abeilles en courses brèves
Butinaient tes cheveux

Les cœurs battants
Les herbes folles
La pampa la poussière l’éternité
Tout faisait nid en toi
En ta tête soucieuse

Quelle étrange proie étais-tu
Pour ce ciel énorme
Qui cherchait à tout reprendre

In Porque el alma prende fuego – Douze poèmes pour Lhasa, © Atelier du hanneton, 2025

 

Contribution de PPierre Kobel

24 juillet 2026

Un jour, un texte : Chronique sétoise 2026 | Jour 5

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

Dans une manifestation comme ce festival Voix Vives, on se retrouve en pays de connaissance et nombre de poètes invités me sont familiers. Pour d’autres je les ai lus peu ou prou et parfois déjà mis en ligne dans ce blog. Mais, au moment d’établir le programme des rencontres auxquelles j’ai envie d’assister, il m’arrive de cocher des noms sur la seule intuition que je vais faire une nouvelle découverte enrichissante.

Dans une petite rue, je m’installe pour écouter Jean-Yves Tayac, poète en voisin, puisqu’il séjourne périodiquement à Sète quand il ne réside pas dans sa ville natale de Rodez. De Rodez à Sète, il ne pouvait manquer de rencontrer celui qui fit le même trajet durant sa longue existence, je veux parler de Pierre Soulages qui disait de sa propriété sétoise qu’il n’avait pas acheté la maison, mais l’horizon. Jean-Yves Tayac a noué avec le peintre une relation quelque peu filiale durant de longues années, jusqu’à la disparition de ce dernier en 2022. Mais le parcours du poète ne se résume pas à cette amitié. Parcours rare qui passe entre autres par des études d’égyptologie et la pratique et l’enseignement de la boxe. Une vie traversée d’expériences, de chemins complexes et d’épreuves qui ont construit une personnalité riche et unique. Son dernier recueil revient sur la perte de sa nourrice, qui lui fut une mère de substitution et qui disparut quand il avait douze ans.

 

Jean-Yves Tayac


À qui parlerais-je aujourd’hui ?

Toi
les murmures de la rivière
te parlent dans la nuit

Moi
te parler
je ne le peux plus

Les feuilles d’arbre aussi te parlent
comme te parlent aussi les herbes effilées
courbées sous le vent de l’été
dans leurs longs sifflements
de tendres violoncelles

Toi
les murmures de la rivière
te parlent sous la terre
Le vent aussi te parle

Moi
te parler
je ne le peux plus

Je recueille les confidences du vent
Retenues dans les cheveux du saule
qui frôlait tes épaules
quand nous longions la rive

Peut-être y seras-tu encore ?
Ou du moins ton empreinte
puisque tu y étais

In Le Chant du désespéré, © Phloème, 2025

 

Contribution de PPierre Kobel

25 juillet 2026

Un jour, un texte : Chronique sétoise 2026 | Jour 6

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

Clap de fin après ces journées animées. Je mesure l’écart entre les conditions difficiles dans lesquelles s’est tenu ce festival de plus en plus fragile et ce qu’exigerait de reconnaissance et de présence supplémentaires la poésie quand elle parvient toujours à réunir autant de personnes pour l’écouter. Têtes chenues pour beaucoup, j’en conviens, mais qui savent aller à la découverte des voix, des textes.

Dans le contexte politique et social d’aujourd’hui, face aux atteintes subies par la planète du fait de nos actions et de nos ambitions néfastes, les paroles portées ici sont plus que du vent, elles sont le pollen qu’il fait voyager pour fonder de nouveaux espoirs.

 

Chantal Liennel


F.L.E.U.R...

F.L.E.U.R
Pauvre fleur fanée,
si belle,
si rose,
si épanouie.
Pauvre fleur fanée,
épanouie trop vite,
trop touchée,
trop vite cueillie,
fallait la laisser avec les siens.
C’est une fleur si fragile.
Attention à notre culture.
Fragile comme la fleur.
Ensemble, consolidons le lien,
forgeons notre labeur,
gravissons l’échelle.
Ne nous écroulons pas.
Nous ne sommes pas comme des fleurs
qu’on coupe pour en faire
un bouquet harmonieux.
C’est joli à voir, mais…
ça ne dure pas.
F.L.E.U.R
Mais nous…
Nous nous épanouissons
Jusqu’à ce que naissance s’ensuive…

In Voix Vives – Anthologie Sète 2026, © Bruno Doucey, 2026
Poème en langue des signes adapté par l’autrice en français.

Contribution de PPierre Kobel

1 décembre 2025

Un jour, un texte : Arthur Scanu | à moi la joie…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.


 

Arthur Scanu


à moi ma joie

à moi ma joie qui ne sépare plus l'épreuve d'être vivant de l'émerveillement

à moi ma joie de la tristesse aussi pour ne rien m'aliéner

à moins ma joie qui m'embrasse sur ma fatigue

et qui la lèche

et qui la touche

et qui la chair de poule

joie qui ne cherche pas la récompense

joie qui s'étale

et s'étale

et qui emporte tout sur son passage

sans me rendre de comptes

 

à moi ma joie qui me soulage

de n'être ni vraiment vainqueur

ni vraiment vaincu

pour enfin

être à mes gestes

ce que je suis

à mes espoirs

 

joie qui me laisse tranquille

et qui fait que je dis jonquille

au lieu de dire probablement, probablement…

 

à la fin il n'y a que la joie qui m'intéresse

la seule chose dont je parle

dont je veux parler

dont je m'occupe

la seule tentation

la seule tentative

la seule tension

que je décrète

 

à la fin il n'y a que la joie

que je trouve

que je ne trouve pas

et qui fait le jour tel

la nuit telle

que la nuit ou le jour en devienne tolérable

ou non

 

joie de tous les efforts consentis

 

sinon plutôt rien faire

c'est moins de risque pris

et c'est moins de fatigue

cette joie est un mois

joie qui n'est que la mienne

et qui n'est pas plus ambitieuse qu'un fou rire

joie qui s'ajoute à la joie

et qui ne connaît ni le débit ni le profit

ni le début ni la fin

qui est là simplement pour ce qu'elle est

pour sa bêtise

pour sa simplicité

pour son incapacité à sauver l'existence

pour sa naïveté

pour sa paresse

pour sa justice

pour son étonnement

pour sa facilité

pour sa franchise

pour sa sobriété

pour son éclair

et par quoi tout est à nouveau choisi

et par quoi tout est à nouveau libre

In On n'est pas sérieuses, © 10 pages au carré, 2025

 

30 novembre 2025

Un jour, un texte : Andrée Chedid | L'instant et l'échappée

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.


 

Andrée Chedid


L'instant et l'échappée

Les raisons s'entrecroisent

Et n'atteignent nulle cible

L'énigme frappe

À nos portes ensablées

 

Est-ce vivre

Que chevaucher le présent

Mais renier le futur ?

Se parer de saisons

Mais tarir la durée ?

 

Est-ce vivre

Qu'ignorer l’ici

En arpentant l'éternel ?

Délaisser le quotidien

Et s'arroger l'infini ?

 

Ni ceci ni cela

Mais ensemble dans notre brasier

Le grain avec l'espace

L'instant et l'échappée

In Territoires du souffle, © Flammarion, 1999

 

Internet

 

29 novembre 2025

Un jour, un texte : Antoine Emaz | Avoir vu…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 


 

Antoine Emaz

 

Avoir vu,

cela ne change pas grand-chose au cours du sang, au poids du corps là, présent devant, avec les fleurs. Elles montent, il se tasse.

En^m temps, des appels trouent le calme : il reste pourtant, troué.

Un afflux, les fleurs, autant que les murs le corps les tués : une montée désordonnée de rouge.

In Dedans dehors, © Rougier V., 2012 – Aquarelles de Martine Salavize

 

Internet

 

27 novembre 2025

Un jour, un texte : Jean-Marc Barrier | Écrire de petites choses…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne

 

Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

Jean-Marc Barrier

Écrire de petites choses qui nous protègent, qui nous tiennent chaud pendant le grand voyage. On se rapetasse une cabane et on s’abrite. Bien chaud serrés, on s’invente un cocon, on se murmure des phrases on se calfeutre. Dedans dehors on se sent mieux. On va trouver de l’air en écoutant.

In La rue infinie, © Phloème, 2021

 

26 novembre 2025

Un jour, un texte : Ana Luisa Amaral | Nuit brévissime et sans solennité

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Ana Luisa Amaral


Nuit brévissime et sans solennité

Que la nuit si discrète en ombres

et en effrois nous puisse encore posséder,

elle qui jadis accueilli des amants plus

dispersés, des rêves plus naviguants vers

 

les autres. Qu’elle nous puisse recueillir

ainsi. Et accueillir : la muraille forcée

de mon champ, ma main – les pores si

visibles en cette lumière, comme des cratères subits.

 

Ou une croix symbolique de joie. Velours.

Qu’elle puisse nous protéger, enfin : la lumière

sur la jalousie – ombre joyeuse, dénonçant

un chant doucement, annonçant des chants

 

parallèles d’amour et de pensée. Le long

de mon doigt, ton ombre obscure,

parallèle, accompagnant la lune, ou quelque

étoile (car peu importe les astres

 

les plus grands, si le cœur se perd tout près

du sol en cette nuit ainsi). Il est fondamental,

donc, qu’elle s’habille : un bouclier immense et une lance,

ou qu’elle se déshabille ici, comme une enfant, trans-

 

figurant des mondes futurs : fondamental

également qu’elle soit d’effroi, et qu’elle ait

une ombre, et qu’elle se mue en chant.

Brévissime. Indiscret. Et infondamental.

In ARPA numéro 149 – 150, © ARPA, 2025 – Traduction du portugais par Catherine Dumas

 

Internet

 

25 novembre 2025

Un jour, un texte : James Sacré | Un dernier poème qui restait

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 


 

James Sacré


Écrire un poème en français...

Écrire un poème en français

Mais quel français frotté à mon patois natal ?

Ou qui pense (sans y penser) à d'autres langues ?

Une langue, ma langue est tout de suite qui m'échappe.

 

Et si quelqu'un s'en saisit dans la sienne

En espagnol, en anglais, elle me parle de loin

Mais en norvégien, en arabe, en bengali

Il n'y a plus que des signes dont même on ne sait pas

S'il parle : dessins de lettres, de leurs alentours :

On voit mais on n'entend plus rien. On voit

Mais pas ce qu'on voyait dans mon poème en français.

D'une langue à l'autre tout fout le camp, pas mal,

Et tout se tient pourtant.

In Écrire un poème, © La Main qui écrit, 2015

 

 

17 janvier 2026

Un jour, un texte : Aurélia Lassaque | Elle a écrit une prière…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.


 

Aurélia Lassaque

 

Elle a écrit une prière

en forme de poème

pour que s'exauce son vœu

sur chaque versant du monde

 

Elle a levé les yeux au ciel

en pensant qu'il n'y a jamais eu d'aigle

entre ces falaises

 

Comment faire pour que nos rêves s'incarnent

si l'on ne peut les froisser et les cacher dans un nid d'aigle ?

 

Personne ne lui a répondu

car elle ne s'adressait qu'aux arbres

et aux brindilles tomber sur le sol

 

Un matin de neige

elle a décoiffé les branches d'un grand sapin

en tirant sur chaque épine tendre et verte

et les a plantées dans le sol glacé

en faisant des petits trous avec l'épingle de son chignon

 

Elle a érigé toute une forêt pas plus haute qu'une phalange

elle a posé des fossiles tout autour pour les protéger du vent

 

Et puis elle s'est endormie, allongé sur le dos

La forêt a grandi

bordée de grands rochers

en forme d'animaux marins

 

Les aigles ont fini par y nicher

 

Et qui sait traduire leurs champs

se souviendra qu'au temps des géants

une enfant timide

leur confiait ses prières

In Un autre monde que le mien, © Bruno Doucey, 2025

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

18 janvier 2026

Un jour, un texte : Paul Valet | J'écris pour des maigres d'esprit…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Paul Valet

 

J'écris pour des maigres d'esprit.

Ça part, ça vient, ça roule, ça vole, ça grouille, ça fouille, ça tue

j'ai peur de l'homme

Beaucoup de vaisselle trottait dans sa tête. C'est pourquoi elle se donna au premier venu fixe, incassable.

Quand l'un montait sur l'autre, en poussant des cris d'orgasmes féroces, le lit paisible tremblait de peur.

La passation des pouvoirs s'engouffra dans les toilettes de dames.

Chaque regard est un pli.

Reclus dans son identité, il succomba à l'embolie de soi.

Il faut être normal. Ainsi on empeste mieux.

La couverture de lit ne couvrait plus rien. Le dormeur était forclos.

Dans mon écriture, ce sont les interlignes qui écrivent.

La virgule attend. Sans cesse, elle attend. Elle attend le départ.

Chaque jour se lève comme un revenant, arrêté, humilié, confronté.

La folie n'est pas du tout si folle que ça. Elle ignore ce qu'elle veut.

Tape là où il ne le faut pas. L'énigme jaillira.

Mon besoin d'écrire immolera toute écriture.

Sa pulpe cérébrale grouillait de mollusques offensés.

Héberger l'idée et le verbe s'envole.

Je me regarde dans la glace, et j'y vois un autre postulant.

Dans le placard tout est permis aux ombres enfouies mitées.

Grande école que la mort invisible.

Il faut être fou pour mourir à genoux.

In Antilopes

 

Bibliographie partielle

  • Gabriel Dufay | Paul ValetÊtre fou plutôt qu’à genoux, © Les Belles Lettres, 2025

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

19 janvier 2026

Un jour, un texte : Grisélidis Réal | Ode à la nuit

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Grisélidis Réal


Ode à la nuit

Nuit je t’étreins nuit tu m’accueilles

Dans tes grandes ailes soyeuses

Je te respire voluptueuse

Des mille odeurs de ton sommeil

Comme la chair sucrée des fleurs

 

Nuit je marche dans ton sillage

Tu me traverses de ton fleuve

Mon sang tressaille dans mes veines

Tu m’as unie à toute chose

Vivante est morte je suis tienne

 

Nuit corps éternellement vierge

Noir aux fulgurances lactées

Je m’abreuve à tes sources tièdes

Dans les replis secrets de l’aine

Où ton flanc s’allie à la terre

 

Quand s’accordent l’ombre à la pierre

La bête et l’homme à leur destin

Nuit tu me broies dans tes reins

Tu m’étouffes de ton haleine

Tu me violes et je crie en vain

 

Étends sur moi tes mains de soie

Pour que je m’y ensevelisse

Que ton calice de velours

Soit le tombeau de mes supplices

Mon ostensoir et mon cilice

 

Chaque matin assassiné

Par la froide lueur de l’aube

Ton sang gris coule sur les murs

Pâle et brève ton agonie

S’inscrit au front du jour futur

 

Des fragments d’ailes calcinées

Tournoient et tombent en poussière

Nuit où est ta grande victoire

Le jour et pur et le soleil

Se lève nu hors de tes cendres

 

Nuit il a tué tes étoiles

Une à une crevé leurs yeux

Tu restes secrète blessure

Au plus profond des midis noirs

Dans la fournaise du ciel mûr

 

Tu es partout et nulle part

Tu te lèves sur l’Orient

Et de tes lèvres orangées

Tu baises la poitrine de sable

D’une caresse millénaire

 

Tu bleuis le cristal des neiges

Du souffle noir de ton haleine

Tu es enceinte de la mère

Et dans tous ses germes vivants

Tu mêles la mort au soleil

 

Nuit dans le vin de ton regard

Tremble la danse des comètes

S’enivre le ballet des sphères

Éclate l’or de tes planètes

Et s’achève le jeu astral

 

Nuit nous formons ton corps de cendre

Nous sommes le cri de ton sang

Nuit innombrable cœur brûlant

Nous abordons au flanc des rêves

Rongés par la peur et le temps

In Chair vive, © Seghers, 2022

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

16 janvier 2026

Un jour, un texte : Bernard Grasset| Île-de-France

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Bernard Grasset


Île-de-France

L'aube se lève sur l'étang d'or. Les brumes recouvrent la forêt. Et les feuilles, comme pages de livre jauni, s'envolent vers les années passées. C'est l'automne. Des allées entourent le château. Tu penses à Corot. Où demeurer ? Histoires ou légendes et le canal qui traverse les tours des mendiants où tu habites. Cri d'un peuple oublié. Là-bas les prairies, la vallée aux péniches, les frondaisons ou chante le chardonneret.. Une piste longe les écluses. Sur la margelle du puits, des mots sont gravés.

Voici la plaine, et la ferme et le blé. Labeur et semaison. Marcher dans le désert beauceron. Un train passe. La route rêve les villages. Ciel à la croisée. Là-bas la flèche alliée au soleil.

Des fleurs jaunes sur la place aux oiseaux. Des arbres bordent les maisons blanches. Le sentier qui se perd et le sentier de lumière. Une branche au milieu de la rivière. Bruits et silence. C'est le printemps. Dans le château de la mémoire des allées mènent à l'aurore.

In Paysages, © Les cahiers d'Illador, 2025

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel      

14 janvier 2026

Un jour, un texte : Alexis Gloaguen | Que la vallée prenne l’ombre…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Alexis Gloaguen

 

Que la vallée prenne l’ombre…

Que la vallée prenne l'ombre, au couchant, comme une coque fait eau, et la gare est vraiment la quille du monde.

Quand le soir fait virer le tournesol de l'horizon et que le dernier moucheron s'est extrait des graminées comme un épillet vivant, quand la peau se revêt de froid, que les hirondelles s'inquiètent d'un vol toujours plus angulaire, quand le corbeau vient habiter l'escarpement de Was Tor – le « le lieu où était la montagne » – tandis que les moutons s'effilent en lignes d'anxiété pour suivre sur les bruyères la régression des rayons, alors il est dit que les derniers mots s'écrivent. Tout s’immerge dans la nuit. J'achève de me pencher sur les fouilles géologiques, les coupes de troncs d'arbres, les dents de chevaux, les textes d'auteurs anciens, riches de tant de possibilités sarclées ; sur l'archéologie des gares, des cheminées écroulées, des mines d'étain d'où l'homme a retiré ses illusions… Et, d'une certaine manière, je me détourne du présent que lectures et recherches rendaient palpable. La liberté de certains travaux leste les journées. Le soir seul nous oblige à différer. Mais c'est aussi le moment où je mesure l'emprise qu'exerçaient sur moi les rumeurs espacées du jour : les roucoulements alternés des palombes, les bêlements des brebis et leur peur des simulacres, la dernière vaguelette sonore de l'avion-cargo qui descend vers Plymouth, le reniflement des chevaux en écho à un moteur d'hélicoptère.

Tout cela réalisait le présent. Et c'est aussi au présent que les insectes de Lydford sont regardés par un homme lui-même larvaire. Ils se modifient ensemble.

In Écrits de nature, tome 1, Éden dans les ruines, © Maurice Nadeau, 2017

 

Contribution de PPierre Kobel

15 janvier 2026

Un jour, un texte : Claire Raphaël | Ce jardin…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Claire Raphaël


Ce jardin

Ce jardin

m'offre la joie des créateurs

à chaque fois

je donne un nom à une fleur

 

 

et une histoire à une ombre

à chaque fois que mon discours se plante dans la terre

je deviens ce poète contemplatif aux humeurs si changeantes

comme le vent et la nuit font valser les couleurs

 

 

je deviens ce poète aux mythes enchanteurs

qui ramasse toute la beauté du monde pour lui rendre le droit

de consoler les âmes noyées par l'opprobre.

 

In ARPA 149 – 150, Automne-Hiver 2025-2026

 

Internet


 

Contribution de PPierre Kobel

14 décembre 2025

Un jour, un texte : Françoise Collin | une fenêtre bat dans l'encore dormir…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »
Montaigne

Chaque jour un texte pour dire la poésie, voyager dans les mots, écrire les espaces, dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.

 

Françoise Collin


une fenêtre bat dans l’encore dormir. Les bras remuent, un genou s’ébauche sous le drap. Aujourd’hui entame sa course dans l’écume de curieuses pensées et de chevelures

 

que d’heures passées une fois encore. Que d’heures sans rêve dures comme le ciment. Que d’histoires narrées qui n’auront pas d’écoute

 

hier, au moment de fermer les yeux, elle périssait. Et dans la nuit encore, trois fois réveillée. Maintenant, flottante, elle émerge au seuil d’un immense dimanche, tandis que s’enfuient à toutes jambes deux petites sœurs en jupes écossaises, abandonnant leur corde à danser dans la poussière.

 

eux devant la porte, attroupés, conversent déjà, maris méditerranéens de femmes absentes ou vouées au lavoir, leur trop d’enfants entre les jambes

 

à nos linges pliés nous nous reconnaissons, à nos paquets portés à travers rue. L’une, cheveux défrisés et teints en roux, proteste son destin parmi les autres à longues jupes. L’une rêve d’ailleurs, l’autre d’ici. Elles s’engouffreront dans la même voiture pour la promenade cet après-midi

 

In On dirait une ville, © des femmes, 2008

 

Internet

 

13 décembre 2025

Un jour, un texte : Pierre Dhainaut | Toutes les nuits

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.


 

Pierre Dhainaut


(Toutes les nuits…)

Toutes les nuits sans exception n’en forment

désormais qu’une, d’un noir cependant

plus noir, plus tenace. C’est « non » le mot

qui les résument, accaparant nos bouches.

Les murs se chargent, après l’un l’autre,

de nous en assurer quand nous trinquons une fissure,

un souffle, pour trouver une issue.

In Et pourtant, © Arfuyen, 2025

 

Internet

 

12 décembre 2025

Un jour, un texte : Christelle Thébault | Lumière dans l'œil de la mésange

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Christelle Thébault

 

Lumière dans l'œil de la mésange.

Un nuage passe, élargit le bleu du ciel.

L'échancrure du col bascule enfin le regard dans le creux verdoyant du lac.

Un souffle suffit au tremblé des éclats du soleil.

Chaleur sur les pierres et la terre dure.

Le vent dégrafe doucement les feuillages.

La courbe des monts concentre l'univers dans l'espace fermé des falaises.

Le sentier empreinte l'ellipse d'un temps suspendu.

 

Le banc repose toujours nos fatigues, à deux pas du lac.

Tu ressens sous tes doigts la rugosité de son assise usée par la morsure des saisons.

Sa mémoire est source inépuisable d'histoires

Et tes lèvres savent les murmurer.

 

Un frémissement sous ta peau entre en résonance avec le passé ligoté.

Quelles voix cognent à tes tempes ?

Quelles flammes dilatent tes pupilles ?

Des ombres amis peuplent les plis du temps.

Havre de toutes les résistances ce lieu garde nombre de secrets.

Ta parole enfin pourra libérer les espoirs bâillonnés.

Les mots adouciront la brûlure des blessures vives,

La lumière mise à nu s'échappera de l'œil de la mésange.

In Texture 6 – anthologie poétique 2025, © L’An Demain

 

 

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