La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Allen Ginsberg
AUTO POÉSIE EN CAVALE DE BLOOMINGTON
Partir vers l'Est sur des autoroutes luisantes de pluie
Indianapolis, voiture de police doublant a toute allure
Station-service – S'arrêter pour acheter des allumettes
BLAAAM du Silence,
Réverbères étincellent bleu cosmique – ténèbres !
PAF les lumières étincellent à nouveau !
lueur sur trottoir
pompes d'une station Mobil illuminées-sous la pluie
ZIP, obscurité, panne d'électricité sur la route
sifflement de pluie
feux de signalisation au point mort –
Ho! Dimethyl Triptamine étincelantes vibrations circulaires
centre Épineux –
Mandata Einsteinien,
Spectre translucide,
Pointillés d'orbite-télévision dans la cabane arboricole de Ken Kesey
a une panne d'électricité dans la tête,
appareil neurologique grésillant –
Ainsi dérive des mois plus tard
murs de la tour pharmaceutique Eli Lilly
endormi dans l’obscurité du petit matin aux abords d’Indianapolis
Lampadaires allumés alignés en arc de cercle dans le centre de Greenfield
Information de Dallas, Dirksen déclame
« Les Manifestants contre la Guerre au Vietnam ont oublié les lecons de l'histoire »
Traverser l’Ohio, midi
vieux pont suspendu, cimetières de voitures,
la ville de Washington couverte de rouille – hûm –
Fév.66
In La chute de l’Amérique, Traduction par Gérard-Georges Lemaire et Anne-Christine Taylor
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Anne Barbusse
je ne parlerai que de la voix des femmes que les enfants ont désertées à mi-parcours
si peu de temps que le temps des enfants
comme la tombée des pêches
– les assistantes sociales, « avez-vous été affectueux avec votre enfant », la parole assène, nous regardons tomber le monde – elles enquêtent – avec les fruits les choses étaient simples et rondes
car le duvet dépêche fleurissait, la chair rose ou blanche, le sucre sur les baisers
– the french kiss, disait un ami grec, quatre ans plus tôt – nous ne
sommes pas au cinéma mais dans un jardin sans clôture aucune, que l'herbe étendue sur
la colline pleine – les assistantes sociales, « vous avez été heureux avec votre mari », les
question à deux sous pleuvent sur l'étendue outrée de mon malheur
– l'État
à des droits
sur tous les enfants de toutes les mères et sur les maisons aux grands jardins ouverts
les pêches achèvent de mûrir et de pourrir et de vieillir
je natte mes cheveux dans l'ampleur du matin
je vous donne ma compagne-tristesse et je
ferme la main – créer de toute douleur née – et j'éclos au matin sans les roses dans le parfum des pêches – je tresse ma vie dans l’été frais comme un enfant – les suicides
des adolescents et de leurs pères, cela est connu, cela tombe avec les matins
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Pierre Maubé
Le soir efface doucement les toits, les vieux toits aux ardoises mauves. Ses doigts glissent, légers, immenses, las – de cette lassitude étrange de la pluie.
Tout se révèle, à brouiller les visages, le temps de l'attente est une éternité fragile, une broderie recommencée. Périmètres mêlés, horizons à renaître, le ciel ride les fronts de son incertitude. La brume tremble encore, secouée de rafales dernières, mais déjà les verticalités hasardeuses des gouttes se retirent, le roulis calme des gouttières emporte leurs crépitements et sur la ville s'établit, mystérieuse, la trêve.
C'est l’heure complice des chats, l'heure noire où se déplie leur territoire, l'heure des corps ployés ou des sauts, droits, parmi le labyrinthe des lucarnes, l'heure des fuites cérémonieuses dans la nuit.
Vastes délices de la vue, du décor frêle qu'offrent les noces de la ville et du ciel, de l'écran mélodieux où se dispersent les nuages. À l'infini le gris, nuance d'absolu, miséricordieux glacis où monte la profonde tiédeur de ce monde. Dérive originelle. En cette nuit se mêlent tant de nuits.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Brigitte Baumié
Ce train ne partira pas
notre corps fera barrière
notre désir fera barrière
nos bras, nos jambes, nos ventres, notre folie,
notre amour, nos manques, notre attente,
feront barrière
là sur les rails
assises toutes
toi
toi
toi
et toi toutes
nous nous rejoindrons
là
oui
prenons place sur les traverses
sur les rails brûlants de soleil
le métal brûlant à travers les vêtements
la puanteur du goudron
la puanteur du train qui veut partir
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Nimrod
Vertu du vivre
J'entends le jardin où tu joues encore
bel enfant de corps et d'âme à moi dérobé
J'entends la ténèbre sous les hauts plafonds
d'un ciel pourtant sombre et bas
J'entends ces sanglots qui brouillent à mes yeux
le dessin de ton parfait minois
que je contemple aurais jusqu'à la fin de mes jours
comme un portrait comme un miroir un reflet
de cette beauté qui n'appartient qu'aux garçons
de ton âge et au corps d'enfants que n'altèrent
ni le temps ni les saisons ni la lumière ni l'ombre
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Colette Klein
À l'origine, j'ai habité sur Alpha du Centaure, puis dans le ventre de mon père, dans celui de ma mère.
Plus tard, j'ai emménagé dans une chambre peuplée de fantômes, puis dans le vide, dans le baraquement enfumé d'un camp de guerre, dans un cagibi qui enfermait les tresses de mes peurs.
Dans une salle de bains où mon sang éclaboussait la blancheur des murs, où j'allumais des orages pour surmonter la violence qui me tenait lieu d'ivresse.
Des trains m'ont servi aussi d'auberge et j'aimais coller mon front contre leurs fenêtres ouvertes sur des paysages qui venaient d'être repeints.
À ce jour, je m'apprête à acquérir l'urne qui abritera mes cendres.
Dernière demeure, dit-on.
Dernier refuge.
À moins qu'un asile ne recueille mon corps, ce corps que j'aurais déserté, oubliant définitivement avoir jamais existé.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Jacques Lacarrière
Se rencontrent, se joignent, se mêlent, s'épousent ici, en océanes noces, le nuage et la mère. Pariade longtemps désirée et longtemps préparée. Il a fallu des jours et des jours pour que le nuage peu à peu prenne forme, s'agrandissent et se densifie, s'alourdissent de tendres moiteurs et se charge d'aquosités, de pressantes pluviosités, emplisse tout son sein des délicats cristaux d'une neige amoureuse. Pleuvoir est sa façon d'aimer. Épandre son ivresse, épancher sa passion, déverser son désir, voilà le credo du nuage. Se décharger aussi de sa pesante adoration en se penchant, s'inclinant jusqu'à l'eau, ces flots tant convoités, cette mère tant désirée. S'alléger du pesant fardeau de l'amour et sa façon d'aimer. Ne rien gardait de ce qu'il fut en son passé, vivre en flottant dans un constant présent et finir sa vie de nuage en une aqueuse, débordante et fatale étreinte avec celle qu'il a choisie, voulue, élue depuis les hauteurs du ciel. Dans le lexique amoureux des nuages, pleurer, pleuvoir sont synonymes. Si d'aventure vous y cherchait le verbe aimer, vous y trouverez : fondre en larmes.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Emmanuelle Tabet
L’écrivaine et chargée de recherches au CNRS Emmanuelle Tabet fait ici l’éloge de l’écriture carnettiste, pratique du peu et de l’ouvert, « exercice d’attention », c’est aussi une contemplation du monde et un appel au respect de la nature, marque indélébile de la vie sociale quand cette dernière ne la maltraite pas.
Emmanuelle accompagne ses propres réflexions de très nombreuses citations de poètes et met ainsi leur langue à l’avant de notre appréhension du monde.
Écriture de peu, écriture du peu, écriture en peu de mots. La brièveté de la note ou du fragment va de pair avec un regard dépouillé de toute surcharge : le carnettiste aspire à « une phrase ramassée qui chasserait le fortuit, l'accessoire », à une écriture « par petites touches ».
Pour Jaccottet la notation est une façon de s'exercer à la « simplicité extrême » pour tenter d'approcher ce que Bonnefoy nommait l'« épiphanie du simple ».
Mais aller au plus simple « est loin d'être le plus facile ».
*
l'expression étrange
de la simplicité
elle n'est jamais simple
avant qu'on n'y soit absolument familiarisé
conçoit corps et âmes passées dedans.
La simplicité suppose une ascèse, une profondeur d'expérience, une façon de se confronter à l'« épaisseur de la réalité ».
*
La réduction de l'écrit est une forme de réduction des prétentions humaines, de dépouillement, pour laisser place au battement du cœur.
*
Je suis du bref, du cœur
Éric des Garets
La brièveté, issue du cœur
Pierre-Albert Jourdan
*
Réduction et en même temps dilatation de l'espace.
Écriture où il y a « de la voix, de l'âme, de l'espace, du grand air », où passent les mots comme des « météores ». Écriture au style vaste, aéré, « dont le mouvement aisé, ouvert, s'inspirerait de celui des oiseaux » et qui ne parlerait que « pour l'immensité de l'espace ».
Écriture de l'ouvert, de « ce qui reste ouvert et qui, par là même, n'enchaîne pas ».
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Gabriel Zimmermann
Face au miroir je vois un front
Traversée par des ruisseaux et sous les yeux
Un début de lune brune :
Voici le paysage aujourd'hui de mon visage
À part ces mots qui disent l'affaissement
De la peau, les rides cernant le regard,
L'âge intérieur ne s'effrite pas
L'appétit de hurler en est même plus grand
Autrefois il aurait fait venir un rictus
Sur mes lèvres, j'y aurais perçu un appel
D'un puissant, de marginal qui veut s'immiscer
Dans une fête, 20 ans plus tard les cris dans la nuit froide
Ne heurtent plus, depuis la rue ils me parviennent
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Cécile Oumhani
Les arbres ont revêtu
leur parure de givre
étourdis par tant de beauté
les merles sautillent
à l’affût des églantiers
et de leurs baies rouges
comme des boules de Noël
car il y a des fêtes loin des villes
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Arthur Scanu
à moi ma joie…
à moi ma joie qui ne sépare plus l'épreuve d'être vivant de l'émerveillement
à moi ma joie de la tristesse aussi pour ne rien m'aliéner
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Antoine Emaz
Avoir vu,
cela ne change pas grand-chose au cours du sang, au poids du corps là, présent devant, avec les fleurs. Elles montent, il se tasse.
En^m temps, des appels trouent le calme : il reste pourtant, troué.
Un afflux, les fleurs, autant que les murs le corps les tués : une montée désordonnée de rouge.
La Pierre et le Sel republiera de façon épisodique des articles parus initialement depuis sa création en 2011 et qui font partie de ses archives.
Le parcours personnel en poésie et l’aventure éditoriale de Lydia Padellec qui font le sujet de cet entretien du 12 juin 2012, se poursuivent toujours et restent d’une actualité dynamique.
La Pierre et le Sel - Quel est l'itinéraire personnel qui t'a conduite à la poésie ?
Lydia Padellec - J’ai écrit mes premiers poèmes à quinze ans. À dix-sept ans, je découvre au lycée, Rimbaud et Baudelaire : je cherche à les imiter, sans grand succès. À dix-huit ans, je tombe amoureuse de Robert Desnos et d’Hamlet ; je découvre Aimé Césaire, premier poète contemporain, à travers son magnifique Cahier d’un retour au pays natal… au programme du baccalauréat littéraire cette année-là.
Étrangement, j’écrivais assez peu de poèmes et m’intéressais davantage au genre de la nouvelle. À l’université, je me passionne pour les surréalistes – André Breton et son Amour fou, entre autres, et… L’arrière-pays de Yves Bonnefoy (au programme de mes études) qui me laisse un arrière-goût amer. Heureusement, la même année (1999), un atelier d’écriture poétique est organisé au sein de l’UFR de St Quentin-en-Yvelines, animé par Gérard Noiret : c’est le « déclic » ! À partir de cet instant, la poésie est devenue ma vie.
La Pierre et le Sel - Quelle place occupe aujourd'hui la poésie dans ton existence ? As-tu d'autres activités d'écriture ? D'autres activités de création artistique ? Si oui quelles sont les interactions avec l'écriture poétique ?
Lydia Padellec - La poésie prend toute la place. J’ai tenté de concilier avec un autre « métier » (l’enseignement en particulier) : je n’y arrive pas ; peut-être parce que je pense, je respire, je vis en poète ? Ce qui ne veut pas dire bien sûr que je vis recluse dans « ma tour d’ivoire » ! Au contraire, j’ai besoin d’aller vers les autres. Un poète est ancré dans la société et vit dans son temps. Il est vital pour moi d’échanger, de rencontrer, de transmettre mon amour des mots via des ateliers.
J’ai toujours eu une écriture minimaliste : la découverte du haïku en 2001 a été une révélation. Il m’a fallu un certain temps pour saisir « l’esprit » de ce petit poème venu du Japon. La rencontre avec l’association francophone de haïkus a été déterminante dans mon « apprentissage », ainsi que ma participation régulière au kukaï de Paris depuis 2007. Le haïku m’a permis de me repositionner par rapport à la poésie en général et au monde. D’une écriture hermétique, un peu surréaliste, le haïku m’a ramenée vers le réel, à une poésie du quotidien.
J’ai commencé à animer des ateliers d’écriture en 2005, d’abord de poésie, puis de plus en plus de haïkus, auprès de jeunes en difficultés scolaires. Très vite les Arts plastiques m’ont rattrapé : j’aime effectivement associer l’écriture aux arts, et en particulier le haïku et l’art postal. Plus récemment, je m’intéresse à l’art du haïga (dessin+haïku) et du haïsha (photo+haïku). J’apprécie également de lier poèmes et peintures dans des collages.
Par ailleurs, je suis sensible à l’oralité du poème : j’ai participé pendant quatre ans à des lectures-spectacles au sein de l’association « Les Poètes d’ici ». En 2010, j’ai créé un spectacle poétique et musical Sur les lèvres rouges des Saisons, autour des trois formes poétiques japonaises – le haïku, le tanka et le haïbun. Aujourd’hui, je me suis associée au groupe de musique phar:away pour un spectacle pluridisciplinaire intitulé Voyage au bout des doigts.
La Pierre et le Sel : Quels sont les poètes, contemporains ou du patrimoine, qui te sont proches par leur écriture ? Quelle place accordes-tu à la lecture des autres poètes dans ton travail personnel ?
Lydia Padellec - J’en ai cité déjà quelques-uns : pour les classiques, Baudelaire, Rimbaud, Desnos, Eluard, Schehadé, Guillevic, Akhmatova, Plath, Tagore, Issa, Bashô, Chiyo ni… et beaucoup d’autres ! Pour les contemporains : Lionel Ray, Judith Chavanne, Vénus Khoury-Ghata, Salah Al Hamdani, Hélène Dorion, Cécile Oumhani, Philippe Jaccottet, Marie Sunahara… et j’en oublie ! Lire et écrire sont deux activités complémentaires. Chaque poète a des modèles qui lui ont permis d’édifier son propre univers poétique. Lire un poème, c’est comme une rencontre inattendue, aller vers cet autre différent, à la fois étranger et pourtant semblable. Ces « rencontres » poétiques sont essentielles, elles sont autant de bornes sur mon chemin.
La Pierre et le Sel : As-tu déjà publié ? Dans des revues ? Lesquelles ? Des recueils ?
Lydia Padellec - Ma première publication remonte à 1999, l’année où j’ai participé à l’atelier de Gérard Noiret. Un atelier ouvert au public. C’est ainsi que j’ai rencontré Hervé Martin, créateur de la revue Incertain regard qui publia mes premiers poèmes, notes de lecture et chroniques. Depuis, j’ai été publiée dans une vingtaine de revues papier en France (poésie/première, Le Coin de table, N4728, Spered gouez, Pyro, Gong…) et à l’étranger (Mouvances, Casse-pieds – Canada francophone ; Magnapoets – Canada anglophone ; Whirligig – Pays-Bas), mais aussi des revues en ligne (Ploc’, Haïkouest, Le Manoir des poètes, 575…). Mes textes figurent aussi dans une trentaine d’anthologies en France et à l’étranger (Canada, Japon, Roumanie, États-Unis).
Mes premiers livres « personnels » sont des livres d’artistes édités par « ça presse » de mon ami Marc Giai-Miniet : Lumières de cendre (2005) et Foukenn diwan (2007). Grâce à Marc, j’ai pris goût aux jolis livres (à tirage limité)… Ensuite, en 2011 paraît mon premier recueil aux éditions Le bruit des autres, La maison morcelée, et, en 2012, La mésange sans tête aux éditions Éclats d’encre. Ce sont des recueils très proches – bien qu’ils soient différents par la forme (poèmes en prose pour l’un et quatrains pour le second) – dédiés à ma grand-mère, ils sont marqués par la perte, le silence, la mémoire fragmentée.
La Pierre et le Sel - Tu as créé les Éditions de la Lune bleue, il y a deux ans. Était-ce un projet de longue date ? Quelles idées fondatrices t'ont conduite à cela ?
Lydia Padellec - J’ai toujours aimé créer des livres ! Le premier remonte à mes huit ans : un petit conte (rempli de fautes d’orthographe), illustré par mes soins et relié avec un bout de ficelle.
Marc Giai-Miniet m’a montré une autre manière de faire des livres, qui me plaît. Je ne me suis pas lancée dans l’édition tout de suite, car je ne me sentais pas prête. En 2008, j’ai voulu créer une maison d’édition associative avec des amis, mais aucun n’était vraiment partant… Puis, en mars 2010, « déclic intérieur » : je me lance seule dans l’aventure avec « La Lune bleue » ! Le nom n’est pas anodin : la lune bleue est la treizième pleine lune de l’année, un fait plutôt rare… j’ai ainsi voulu souligner le côté rare et précieux de mes petits livres – tirage à 50 exemplaires, dont 5 tirages de tête (avec un original de l’artiste et un texte manuscrit du poète). Autre particularité : comme la double face de la lune, je propose un catalogue à la parité parfaite avec une parution « en couple » d’un poète homme et d’une poète femme.
La Pierre et le Sel - Comment travailles-tu ? Seule ou en équipe ? À partir de quels critères fais-tu tes choix de publications ?
Lydia Padellec - Je travaille seule : je choisis le poète qui me propose un ensemble de huit petits textes (ou quatre en version bilingue) puis l’artiste à qui j’envoie les poèmes me soumet cinq images au format du livre. Je fais moi-même la maquette du livre. Je gère seule cette petite maison d’éditions qui est autofinancée ; je ne reçois aucun revenu de cette activité, la vente des livres me permettant juste d’en créer d’autres. Pour l’impression, je fais appel à une reprographie près de chez moi en leur fournissant le papier. Ensuite le livre se fait de manière artisanale – c’est l’aspect qui me plaît le plus : je plie les feuilles, je les assemble, puis je couds le livre avec du fil bleu… cela me rappelle les gestes appliqués de la fillette de huit ans… Ensuite, je numérote et signe chaque exemplaire. Viendra après la rencontre du poète et de l’artiste pour leur signature…
Depuis cette année, je fais appel à l’atelier Mazette de mon ami Gilles Cheval (qui fabrique, lui aussi, ses propres livres) pour des projets plus ambitieux, comme des anthologies, dont celle de Voyage au bout des doigts qui rassemble les poètes et les artistes participant au projet de phar : away.
La Pierre et le Sel - Comment entres-tu en relation avec les auteurs que tu publies ? Relations personnelles ? Envoi de manuscrits ou tapuscrits ? Sollicitations de ta part ?
Lydia Padellec - Lors d’évènements poétiques, des soirées qui mettent à l’honneur un poète comme pour Myriam Montoya ou Salah Al Hamdani, le marché de la poésie pour Cécile Oumhani et Luce Guilbaud… Les poètes avec qui je travaille sont avant tout des amis. J’aime et j’admire leur poésie. Quant aux artistes, ce sont souvent des coups de cœur.
La Lune bleue est ouverte aux poètes et artistes du monde, contemporains et vivants. Je ne publie que six livres par an, dont un est consacré au haïku.
Je ne souhaite pas recevoir de manuscrits, puisque c’est moi qui sollicite les poètes et artistes avec qui je désire créer un livre.
La Pierre et le Sel : Quels modes de diffusion utilises-tu ? Démarches-tu les libraires ? Organises-tu des lectures et des manifestations autour de tes publications ? Participes-tu à des salons du Livre ?
Lydia Padellec - La Lune bleue est auto-diffusée. Sur les cinquante exemplaires, j’en donne 10 à l’artiste, 15 au poète pour leurs droits d’auteur. Il m’en reste donc 25. Il y a déjà six livres (sur 14) du catalogue qui sont épuisés. Je ne démarche pas les libraires, car je préfère la vente directe au lecteur soit par le site internet soit à travers des manifestations comme le marché de la poésie de Saint-Sulpice ou des lectures-rencontre à la maison de la poésie de St Quentin-en-Yvelines, soit à des salons du livre (Lirenval, Durcet…).
La Pierre et le Sel : Quels sont tes projets à venir ?
Lydia Padellec - En tant que poète : je travaille sur plusieurs manuscrits, dont un qui a reçu la bourse découverte du CNL cette année.
En tant que haïjin : pour le Festival francophone de haïkus, qui aura lieu du 4 au 7 octobre 2012 à Martigues, j’attends des réponses concernant l’édition du recueil de mon spectacle Sur les lèvres rouges des Saisons, ainsi que sa programmation au Festival.
En tant que plasticienne : j’aimerais trouver le temps pour me remettre à la peinture et approfondir mon travail sur les collages poétiques…
En tant qu’éditrice : une nouvelle anthologie va paraître très prochainement…
En septembre-octobre, La Lune bleue va publier La minute papillon de Vincent Hoarau (jeune haïjin, dont ce sera le premier livre édité) et un recueil de poèmes d’Aurélia Lassaque. En décembre, nous aurons Chuchotis de Gabriel Althen et probablement un recueil de Lionel Ray…
Poèmes inédits :
Au cœur du souffle
À Andrée Chedid
Respirer au cœur du souffle et sentir l’haleine du rêve sur les joues. Le regard du poète est une fenêtre ouverte sur le monde. Main dans la main, le chant de l’oiseau nous guide sur la route des fables et des révoltes.
****
Quel rêve
peut venir après
la levée de l’ombre
sur ses cils ?
les rideaux se balancent
au rythme d’une musique
oubliée
****
Et quelques haïkus :
Départ du train –
Souvenir de ses baisers
sur mes doigts tremblants
****
Photo de famille –
Le frémissement des lèvres
avant le sourire
****
Océan si vaste –
Rien que le poids de la brise
dans ses petites mains
Lydia Padellec en dix points :
Née en 1976 à Paris
Anime des ateliers d’écriture et d’arts (mail art, haïga)
Membre de l’association francophone de haïkus, de Haïkouest, de la MEL et de l’association des écrivains bretons.
Participe au Festival francophone de Haïku (Montréal 2008, Lyon 2010 et Martigues 2012)
Expositions à Montréal, Paris, Lyon, Chevreuse, Tübingen (Allemagne)
Résidence d’écriture à la Réserve naturelle de Val et Coteaux de St Rémy-lès-Chevreuse en 2010-2011.
Bourse découverte du CNL (2012)
Création d’un spectacle en 2010 « Sur les lèvres rouges des Saisons »
Création des éditions de la Lune bleue en 2010
Coéditions de Voyage au bout des doigts en 2012 (spectacle phar : away)
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Jean-Marc Barrier
Écrire de petites choses qui nous protègent, qui nous tiennent chaud pendant le grand voyage. On se rapetasse une cabane et on s’abrite. Bien chaud serrés, on s’invente un cocon, on se murmure des phrases on se calfeutre. Dedans dehors on se sent mieux. On va trouver de l’air en écoutant.
« De numéro en numéro, Libres Mots pose la même question : à quoi sert la poésie ? Qu’elle se veuille élégiaque par la description de la nature et des lieux, qu’elle ramène à soi et aux questions intérieures, intimes, qu’elle dresse le poing et dise le monde, c’est toujours son adéquation à la vie qu’elle recherche, c’est toujours le chemin de soi aux autres qu’elle parcourt et exprime. » Cet extrait de l’édito du dernier numéro dit bien ce qu’est la vocation de cette revue. Avec ses minces moyens, qui sont ceux de la passion, elle se propose d’aller à la rencontre des écritures des autres et du lien au monde que cela induit.
Chaque numéro est publié le premier jour d'une nouvelle saison. Son propos n’est que d’ajouter une goutte d’eau à la multitude des publications pour se tenir debout et dire le monde avec ses grandeurs et sa brutalité, ses beautés et ses faiblesses, pour se libérer des inquiétudes et participer d’un avenir meilleur.
La poésie n’est pas indispensable, mais on vit bien mieux avec.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Ana Luisa Amaral
Nuit brévissime et sans solennité
Que la nuit si discrète en ombres
et en effrois nous puisse encore posséder,
elle qui jadis accueilli des amants plus
dispersés, des rêves plus naviguants vers
les autres. Qu’elle nous puisse recueillir
ainsi. Et accueillir : la muraille forcée
de mon champ, ma main – les pores si
visibles en cette lumière, comme des cratères subits.
Ou une croix symbolique de joie. Velours.
Qu’elle puisse nous protéger, enfin : la lumière
sur la jalousie – ombre joyeuse, dénonçant
un chant doucement, annonçant des chants
parallèles d’amour et de pensée. Le long
de mon doigt, ton ombre obscure,
parallèle, accompagnant la lune, ou quelque
étoile (car peu importe les astres
les plus grands, si le cœur se perd tout près
du sol en cette nuit ainsi). Il est fondamental,
donc, qu’elle s’habille : un bouclier immense et une lance,
ou qu’elle se déshabille ici, comme une enfant, trans-
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
James Sacré
Écrire un poème en français...
Écrire un poème en français
Mais quel français frotté à mon patois natal ?
Ou qui pense (sans y penser) à d'autres langues ?
Une langue, ma langue est tout de suite qui m'échappe.
Et si quelqu'un s'en saisit dans la sienne
En espagnol, en anglais, elle me parle de loin
Mais en norvégien, en arabe, en bengali
Il n'y a plus que des signes dont même on ne sait pas
S'il parle : dessins de lettres, de leurs alentours :
On voit mais on n'entend plus rien. On voit
Mais pas ce qu'on voyait dans mon poème en français.
D'une langue à l'autre tout fout le camp, pas mal,