La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Quel plaisir intime d’entendre Edgar Morin dire combien pour lui la poésie était essentielle parce qu’elle l’aidait à vivre. J’aurais pu me le dire aussi cet après-midi en allant d’un stand à l’autre dans les allées de Saint-Sulpice. C’était jour d’installation, de retrouvailles. J’en profite pour compléter ma bibliothèque et je découvre chez mes amis de 10 pages au carré les derniers titres publiés, dont celui de Louise Bossé.
Arrivée devant le fleuve
je chante pour me tenir chaud
la voix passe partout remettre l’électricité
là où les compteurs s’étaient noyés
l’image que je me fais du désastre commence à ressembler à des masses
d’eau sans fin trimbalant leurs troncs d’arbres, leurs toits de tôle,
d’ardoises, leurs chaises perdues
jusqu’à la mer
dans une autre ville, les yeux rivés sur les tourterelles à la fenêtre
j’oubliais les feux de forêt à 50 kilomètres et le nombre de canettes
croisées alors que je nageais
mes sœurs piétinent sur le quai
nous avons besoin de quelque chose de neuf
et de radicalement différent
j’annonce le contour
de ce qu’il nous faudra chercher
j’arrive devant le fleuve avec les bêtes
elles savent vivre en proie
et le réel nous surprendra toujours
alors, je nous souhaite la simplicité des réveils
l’œil immense avide impatient ouvert
nous allons en avoir besoin
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Demain commence le 43e Marché de la Poésie. Une amie s’étonnait de cette appellation de « marché » pour un domaine si éloigné du mercantile. Mais à parcourir les allées de la manifestation chaque année, place Saint-Sulpice, on sait qu’elle porte bien son nom.
Chaque livre sur les étals est un message, chaque texte est un devenir, un pas en avant. Si les auteurs, parfois, ne sont pas à la hauteur de la poésie qu’ils écrivent, il n’y a rien d’étonnant à cela, car elle nous dépasse et n’est pas contingente de nos travers humains.
Durant cinq jours, le Marché va rassembler les hommes et les mots et souhaitons qu’en cette période d’incertitude et d’inquiétude, leur alliance soit de nouveau un ferment de la résistance nécessaire.
Avec Pierre Dhainaut, qui vient de nous quitter, desserrons nos lèvres.
Devant nous s’allongent les ombres, quel sera leur rôle
sinon de prouver que nous en sommes responsables,
nous seulement ? Si les mots avaient eu quelque pouvoir,
le fleuve, en bas, où ne remuent que des reflets de murs,
ils en auraient interrompu le cours,
cette fois, la nuit tombe, et dans la chambre
une fenêtre est restée entrouverte,
l’air qui frôle les doigts n’arrive pas
à les détendre, les corps ne savent plus que faire obstacle,
nous ne nous voyons plus partir à la rencontre.
Quant aux poèmes, ils se remémorent par bribes
ce dont ils ont rêvé : tous disaient l’autre rive,
tous disaient aussi l’enfance éternelle.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Marine Giangregorio
Matin noir
Il pleut sur son café qu'elle touille brusquement
éclaboussant la nappe du ressac d'une nuit blanche
tandis que son regard divague cherchant dans le jour
le soleil qui tarde à se lever, viendra-t-il à temps
soutenir la tête nichée dans la paume de sa main,
remplacer l'odeur du pain qu'il faisait griller après avoir mis
le beurre sur la table comme un baiser dans son cou ?
C'est une odeur qui manque à sa mémoire
rien qu'une odeur qui habiterait son corps
irriguerait ses veines, ses seins, ses yeux, mais voilà
elle reste désertée, nue et tremblante devant un bol abyssal
ses lèvres violacées se refusent à la chaleur préférant le silence
glacial et scellé des échoués qui contemplent la vie
depuis la rive d'en face, derrière une fenêtre close
Elle croyait en l'amour comme on croit en une religion
mais dieu s'est effondré, dieu n'existe pas, "dieu n'a jamais existé !"
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Gustave Roud
une tache couleur de ciel
le bleu profond des corolles en couronne
je me penche, tends la main : nul bleuet, mon Dieu, mais les fleurs dont j'ai cherché toute ma vie un reflet dans le regard des hommes… Ah ! les voici retrouvées, ces petites anémones apennines, taches d'azur, jadis, amas d'étoiles hors des feuilles en fouillis léger, dans l'ombre, sous le sorbier de notre jardin, ô mère, sous le sorbier du Jardin.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Olinda Beja
Solitude
Dans mon pays il y a un fleuve
qui ne rejoint jamais la mer
je l’ai en moi en mon sein
et mon corps est son lit
où il peut s’écouler
dans mon pays il y a les larmes
d’une mère qui ne les a pas séchées
elles coulent dans mes veines
comme la mer au milieu des sables
que l’océan a creusés
dans mon pays il y a un port
avec des bateaux pour arrimer
les amarres je les ai en moi
dans le destin que m’a réservé
un autre port pour embarquer
dans mon pays il y a un monde
différent de celui où je suis
mais je ne l’ai pas avec moi
il est resté pour mon tourment
dans le chant de l’ôssobô…
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Carl Norac
Nous avons tant médit de l'origine que nous voilà debout dans le vide, haletants. Nos paupiéres ne sont pas mortes, ni l'effet de nos pupilles, ni nos lèvres hors de la vase des discours attendus. Nous avons survécu aux cris comme aux silences. Nous avons dégainé les mots en des lieux moins propices, à l'empoigne de la langue. Mais nous lissions souvent notre présent comme un paon tombé là. Notre passé imitait ce caillou dans la chaussure, trop aigu pour ne pas blesser et trop rond pour n'être pas nôtre. Il nous revient parfois, trop rarement, d'enfanter l'instant sans s'en croire un sujet, une destination. Ne plus cloîtrer le temps, ni en mesurer l'encolure. Vivre alors, où que la nuit nous heurte ou nous épouse, ne plus soustraire du jour, dès l'aube, la part manquante et la candeur.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Marina Skalova
L’amour était souvent indélicat et ridicule
il avait lieu sous des herbes hautes, l'été
dans la campagne autour des datchas
On nageait dans les lacs
on tombait dans les buissons d'orties
on se faisait piquer par des insectes
Il y avait des histoires cocasses
des vélos volés
du lait avalé par des voisins alcooliques
du lait de bébé
après l'amour venaient les bébés
Ta place dans ces histoires d'amour
tu ne savais pas bien
Tu croyais être un petit garçon perdu
dans un corps de fille ?
Tu ne savais pas comment dire
tu étais amoureuse des filles
dans les séries télévisées
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Le poète Pierre Dhainaut nous a quittés le 14 avril dernier à l’âge de 90 ans. Son écriture, son humanité, son amitié furent les signes de sa présence. Elles participeront de la mémoire vive que nous garderons de lui.
En octobre 2018, il nous avait accordé un entretien que nous publions de nouveau.
Comme on dit d’une cuisine qu’elle tient au corps, la poésie de Pierre Dhainaut tient à l’esprit. Elle y tient par le souffle, par la présence fluide des mots, par l’emportement à des dimensions que la réalité nous dénie le plus souvent, par le regard porté sur l’autre. Pierre Dhainaut et son écriture ne font qu’un. Merci à lui d’avoir bien voulu répondre à mes questions pour La Pierre et le Sel.
La Pierre et le Sel : Quel est l’itinéraire personnel qui vous a conduit à la poésie ? Culture familiale ? Rencontres personnelles ? Études ?
Personne autour de moi, enfant, ne m’a rendu sensible à la poésie, à l’exception d’une sœur de mon père qui, pendant que nous faisions les courses, me disait des vers qu’elle savait par cœur, de Marceline Desbordes-Valmore. Cela se passait à Douai, je devais avoir sept ou huit ans. Ces vers m’enchantaient, le nom de Marceline Desbordes-Valmore me semblait sublime. Aucun récit ne m’avait procuré cette sensation si étrange d’un autre lieu qui s’ouvre par la grâce de quelques syllabes.
L’école que j’ai connue (ou subie) faisait de la poésie le prétexte des exercices de récitations ou d’explications. Les auteurs choisis étaient pour la plupart d’une affligeante médiocrité, Sully Prud’homme, par exemple. Parfois une strophe m’alertait, me soulevait, elle disait tellement plus que nos phrases ordinaires. Voici le début de l’une d’elles : « La grande plaine est blanche, immobile et sans voix. » J’ai été très ému en lisant L’écharpe rouge de voir cet alexandrin de Maupassant cité par Yves Bonnefoy, dont la vocation poétique est née par l’intermédiaire de poèmes de cette sorte.
Ce n’est qu’à l’âge de douze ans, en classe de cinquième, que la poésie me fut pleinement révélée par un professeur qui ne se conformait pas aux règles. Il lisait à ses élèves, pour la joie de lire, des extraits de Notre-Dame de Paris et de La légende des siècles. Et bientôt je me procurais ces livres, et puis d’autres du même auteur. Tout était si pauvre, les manuels, les librairies, les bibliothèques d’une ville de province. Mais je cherchais, je trouvais. Après Victor Hugo, Baudelaire et Rimbaud. C’est alors que j’ai écrit mes premiers poèmes dans une parfaite solitude.
Mais non, je n’étais pas seul. Tous les poètes que je lisais avec passion étaient des amis.
Tu n’as ni dessiné ni peint sinon
sur les carreaux couverts de givre ou de buée,
les doigts dénoués, les regards en fête,
tu disposais de peu de mots, tous les arbres
des lilas, tous les oiseaux des merles,
la terre un jardin matinal : lignes illimitées,
buissons de lettres, un soir, tu les fis apparaître
sur une feuille de cahier avec de l’encre.
Tu te penches, il est là, l’enfant que tu évoques, ta main tremble en la sienne.
La Pierre et le Sel : Quelle place occupe la poésie dans votre existence ? Est-elle d’abord un mode d’expression ou est-elle aussi constitutive de vous ?
Avez-vous d’autres activités d’écriture ?
La poésie n’a pas une « place » dans ma vie qui serait plus ou moins importante, selon les jours, par rapport à d’autres activités, elle a toute la place. Que serait-elle sinon ? La poésie est à la fois ce qui anime ma vie et ce qui l’aimante, elle en est le cœur et l’horizon, ici, au large.
L’écriture des poèmes lui est indispensable, elle gagne en intensité à travers le langage, elle le franchit et nous projette en un monde où les visages sont des visages, les arbres des arbres. La poésie, loin de nous détourner des autres, des autres et des choses, loin de nous distraire, affine en nous la vertu essentielle de la vigilance.
En vain, autrefois, ai-je essayé d’écrire des romans. J’avais l’impression de me perdre. Il me faut une écriture qui soit une mise à l’épreuve, — comment dire ? — une transmutation, une parturition. Avec la poésie tout est heureusement paradoxal : en me concentrant, je me dilate ; en me dilatant, je me concentre.
Parallèlement j’écris des articles ou des notes. Il est toujours nécessaire, à mes yeux, d’associer la création (si vous me permettez ce grand mot) et la réflexion. Un recueil comme Un art des passages juxtapose poèmes et textes critiques. Les livres les plus justes sont des mélanges, ce que l’on appelait jadis des miscellanées.
L’origine de l’écriture
Tu as fermé les yeux avant d’écrire,
tu crois trouver le mot qui se dérobe
en toi comme s’il pouvait apparaître,
à lui seul attirant les autres, sur l’écran
des paupières, jamais elles ne sont opaques,
elles s’écartent d’elles-mêmes, et sur la page
des signes s’agitent, s’entrecroisent :
pour les tracer d’un doigt nu, d’un doigt d’air,
tu n’as qu’à dessiner par courbes inlassables
l’arbre du ciel, le mot que tu aimerais dire
se devine, s’illumine en celui de « visage »,
aucune nuit dans l’écho des syllabes
La Pierre et le Sel : Quels sont les poètes, contemporains ou du patrimoine, qui vous sont proches par leur écriture ? Quelle place accordez-vous à la lecture des autres poètes dans votre travail personnel ? Suivez-vous les publications des jeunes auteurs, les premiers recueils ?
Villon, Yeats, Issa, Novalis, du Bellay, Bonnefoy sont tous contemporains, c’est chaque jour qu’ils me parlent ou que je leur parle. Quelles que soient les questions que me pose ce que je suis en train d’écrire, ils me permettent de reprendre souffle, de me ressourcer, de me réorienter. Je n’établis aucune différence entre les époques et les langues, aucune différence non plus entre les âges des poètes d’aujourd’hui lorsqu’ils m’émeuvent. Je les remercie d’une lettre ou, si cela m’est possible, d’une note de lecture. Des amitiés sont nées ainsi.
La Pierre et le Sel : Vous avez été très proche de Jean Malrieu jusqu’à sa disparition. Quelle place a-t-il eue dans votre parcours poétique personnel ?
Peut-être ai-je été plus proche poétiquement, spirituellement de Jean Malrieu depuis ce que vous appelez sa « disparition ». Il est pour moi très présent. J’ai dû m’occuper plusieurs fois de la réédition de ses livres ou de la publication de ses inédits. Ce travail m’a aidé à mieux comprendre l’évolution de son œuvre et surtout à comprendre en quoi moi-même je devais évoluer quand j’ai rencontré Jean. Ce sont les poèmes de Préface à l’amour que j’admirais, vastes, solaires, mais il arpentait d’autres chemins, arides, mystérieux, qui devaient le conduire jusqu’au Château cathare. Je ne l’y ai rejoint qu’après 1976. « La mort est la pudeur d’un temps nouveau », pourrais-je dire avec lui. Sous son influence (entre autres), je me vois débarrassé des images du surréalisme, je suis sorti de l’impasse où nous maintenait l’avant-garde de ces années-là qui, au poème, préférait le texte, j’ai compris que l’écriture la plus dépouillée est la plus sensible. L’ascétisme n’appauvrit pas, au contraire, il ouvre à l’inconnu : l’obscur et l’ardeur ne font qu’un. Avec Jean Malrieu je reste en permanence sur le qui-vive.
Mes efforts pour qu’il soit lu n’ont guère été efficaces, c’est un de mes grands regrets. Que pouvais-je faire de plus ?
À la seconde personne (extrait)
De lettre en lettre, il craint la moindre erreur,
il respecte les pleins, les déliés, il veille,
quand il se relit, à n’omettre aucun accent
ni aucune virgule, qu’il place au bon endroit,
il préfère à la fin les points de suspension,
mais que la plume ici ou là ait laissé une tache,
qu’un vers s’incline ou s’élève un peu trop,
il froissera, il jettera sa feuille, il recommencera…
tu recopiais ainsi, le soir, tes poèmes d’enfant,
tu les destinais à la nuit qui complète l’ouvrage,
ta main avant toi se souvient, elle a beau
s’appliquer, elle a perdu toute assurance,
sur ces pages, qui s’étendent, interminables,
un mot, une rature, elle s’imagine avancer,
elle s’égare, c’est contre un mur rugueux
qu’il te faudrait écrire, alors tu saurais
sans l’avoir voulu par quel témoin tu te sens observé :
puisque tu continues, prends soin de ne pas
tricher, de ne pas cacher tes maladresses,
délivre-toi de toute ambition de conclure
et tu délivreras le seuil.
La Pierre et le Sel : Vous avez publié chez plusieurs éditeurs au fil des années. Comment les choisissez-vous, les rencontrez-vous ?
Avec Thierry Chauveau et Isabelle Lévesque
J’aurais aimé n’avoir qu’un éditeur, le même depuis les débuts, les circonstances ne l’ont pas permis. Mais qu’importe. Je ne choisis pas, quelle chance ! Ce sont les éditeurs qui m’ont choisi : ils aiment ce que j’écris, j’aime ce qu’ils réalisent. Entre nous se sont établis les liens si précieux de la connivence et, pourquoi ne pas le dire, de l’amitié. Nous nous rencontrons et, naturellement, nous ne parlons pas que de livres.
Lorsqu’il s’agit de livres (ou des manuscrits) d’artiste, la collaboration est évidemment plus étroite. Il faudrait insister sur ce point : je dois à des amis peintres ou photographes d’avoir échappé à la solitude. J’ai horreur des spécialistes, je ne désire que les échanges et le partage. Je voudrais ne plus dire je, mais nous.
Voici, dans le désordre, quelques enseignes : Le Verbe et l’Empreinte, Le Silence qui roule, Voix d’encre, Faï Fioc, Le Bateau fantôme, Arfuyen, L’Herbe qui tremble… Ce sont là de très beaux noms.
La Pierre et le Sel : Quelle importance accordez-vous aux revues ? Quel rôle leur accordez-vous ?
Les revues me sont indispensables. Sans elles je me sentirais isolé. Ce sont, par excellence, des lieux de découvertes et de correspondances, si du moins elles ne sont pas l’organe d’un groupe qui défend une théorie, qui pratique la surenchère et l’exclusion. Poèmes, articles, notes de lecture, j’y collabore de toutes les manières. La poésie est chez elle dans les revues. Elles sont souvent éphémères, elles ne cessent pas de renaître.
La Pierre et le Sel : Quelle est votre opinion quant à l’état de la poésie en France, et particulièrement de la petite édition ?
Quelle différence considérable entre le temps où j’ai commencé à publier, les années soixante, et aujourd’hui ! En dehors de quelques grands éditeurs parisiens encore ouverts à la poésie, cependant peu accessibles, il y avait bien des éditeurs pour les poètes, mais fréquemment, ils proposaient des comptes d’auteur plus ou moins déguisés. La petite édition, comme on dit, mal, est admirable pour son audace, généreuse et inventive. Qu’il y ait dans une société régie par le profit, soucieuse de loisirs, des poètes et des éditeurs de poésie tient du miracle, et ce miracle se répète. Et tant pis pour ceux qui ne veulent pas le voir ou qui n’en parlent pas, la poésie est vivante.
Une autre différence mérite d’être soulignée, le nombre de femmes qui écrivent et publient des poèmes ou, pour mieux dire, leur présence. Mes grandes découvertes récentes sont féminines.
La Pierre et le Sel : Aujourd’hui la poésie est aussi sur Internet. Certains écrivent directement sur les réseaux sociaux. Comment considérez-vous cela ? Êtes-vous attaché à une tradition, un classicisme ou pensez-vous que la poésie doit être ouverte à toutes les formes, tous les supports et évoluer pour continuer d’exister ?
Je me sens étranger, je l’avoue, au nouveau monde créé par Internet. La poésie telle que je l’aime a besoin des livres. Ils permettent d’inventer ce rapport d’attention, d’attention créatrice (comme disait Simone Weil), sans lequel elle ne serait qu’une suite de vocables. En ce sens, les livres sont irremplaçables, je ne retrouve pas ailleurs (sauf à la radio) cet espace de résonance où les mots sont plus que des mots, infiniment. Sur les écrans, je regarde, je vais vite, trop vite, je m’informe.
Internet ou non, la poésie continuera d’exister. À nous d’être assez disponibles pour la maintenir neuve en permanence.
La Pierre et le Sel : Vous avez été enseignant. Que pensez-vous de la place accordée à la poésie au sein de l’enseignement ?
La poésie n’a jamais été oubliée des programmes scolaires, c’est vrai, mais elle a presque toujours été considérée comme un objet de savoir. Il faudrait enfin comprendre qu’elle ne se réduit pas à un genre, qu’elle est un appel qui bouleverse la vie, qui rejette tout ce à quoi nous sommes obligés de nous soumettre, le sens immédiat, univoque, l’emploi avare du temps, l’égocentrisme, etc. Il est bon de distinguer la métaphore de la métonymie, mais la tâche du professeur ne s’arrête pas là. Rimbaud nous demandait de « pratiquer » la poésie. Nous ne sommes pas à la hauteur de cette exigence, à l’école comme ailleurs.
J’ai été professeur, mais au lycée, dans les classes de première ou les classes préparatoires, il m’était difficile de ne pas respecter les usages, je le regrette. Il faut une force extraordinaire pour aller contre les préjugés, les rhétoriques, mais que faudrait-il pour que les jeunes enfants qui, eux, s’éveillent aux poèmes, sont capables d’en écrire, ne soient pas bientôt étouffés ?
La Pierre et le Sel : Quels sont vos projets à venir ?
Des projets, pas vraiment. Je viens de traverser une période difficile, de plusieurs mois, après une opération. Serais-je capable d’écrire à nouveau des poèmes ? Je me suis posé avec angoisse cette question. J’ai pu recommencer à écrire. Je laisse l’initiative aux poèmes, ils choisiront l’instant de leur avènement, ils décideront de s’organiser ou non dans un livre. Cela fait longtemps que je procède ainsi, je crois de plus en plus que c’est la bonne voie. Si je lui suis fidèle, peut-être frôlerai-je l’essentiel, qui ne sera plus la parole, qui ne sera pas encore le silence, et peut-être parviendrai-je à l’accueillir ?
J’ai confiance, parce que dans cette perspective, il y a beaucoup de chemin à faire.
Que le vent s’exalte, que le vent se calme,
toutes les nuits deviennent bienfaisantes
pour ceux qui s’abandonnent, qui ne tendent
que l’oreille, ce qu’ils nomment « la neige »,
ils ne cherchent pas à le définir : dès qu’ils
s’endorment, sans voir, sans prononcer le mot,
leurs corps comme l’espace entre les murs,
en respirant, sont libres de l’entendre.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Chaque numéro est publié le premier jour d'une nouvelle saison. Son propos n’est que d’ajouter une goutte d’eau à la multitude des publications pour se tenir debout et dire le monde avec ses grandeurs et sa brutalité, ses beautés et ses faiblesses, pour se libérer des inquiétudes et participer d’un avenir meilleur.
La poésie n’est pas indispensable, mais on vit bien mieux avec.
Publication trimestrielle en ligne au format PDF
Le prochain numéro sortira le 21 juin, jour de l’Été
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Olena Herasymiouk
Chanson de prison
j’ouvre les fenêtres et j’entends le feu
j’ouvre les yeux et je vois le feu
je sors sur la place et je vois le feu
les garrots tourniquets fondent
les wagons transportent du feu
ce n’est pas de la musique qui tinte des cafés, mais du feu
je rencontre des gens mais ne vois que le feu
fumées des universités et des prisons
cendres des cours et des cathédrales
ruines des cimetières et du parlement
à la main, bouteille en verre, mousse, chiffon, essence et feu
ma tête est aussi claire que le verre ou le feu, et mon cœur est empli de feu
ils sont cent à se lever de leurs tombes pour la bataille – en feu
une légion se lève des tombes pour lutter
mais le feu nous le nommons désormais liberté
regardez son visage divin dans la fumée
tenez fermement le rang ! En marche – allez !
N’oubliez aucun de ces milliers de noms – tirez
vengeance !
Tout est feu – mon épée et mon bouclier, ma mère et ma terre
serrez votre foi entre les dents – entendez-vous ce tonnerre
c’est l’agonie terrible de l’ennemi – on
avance
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Marie Rouanet
Il n'écrivait pas n'importe quoi. Il explicitait quelque chose d'un sens caché. Des non-dits. Ceux qu'il éprouvait et que les phrases semblaient susciter, il s'infiltrait dans les brèches que le texte ouvrait en lui, s'appuyait sur l'aura d'un mot. Il se laissait porter par son propre flot, sans s'interrompre, sans s'éloigner de ce que le poète ou le narrateur avait écrit. Il avait besoin de ces passerelles de possibles et de probables au-dessus du vide, pour entrer, lui, dans les textes. Certains resteraient inoubliables. Il s'en était emparé, les avait faits siens.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
James Sacré
La nuit pour écrire
La nuit est là comment venue ?
N'a pas couru, elle respire léger ;
On a peur on a plaisir.
Tout l'monde l'attend
Pour s'endormir, ou mieux faire quelque chose.
Quelqu'un s'en va retrouver la nuit un vieux chemin qui va jusqu'à l'odeur d'un lavoir abandonné ; du foin pas coupé dans les prés.
Faire l'amour à la nuit devient un grand moment de silence et de noir tranquille dans les arbres.
C'est que la nuit. Mais tant d'espace juste au bord des maisons remplies de lumière et fermées.
J'attends la nuit, mais pas pour oublier, je vais pouvoir penser n'importe comment à tout.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Raymond Farina
Les grands jaseurs de Bohême
Ne sachant pas ce qu’est partir,
pas plus d’ailleurs que revenir,
ils n’étaient pas plus de Bohême
que moi je suis de Kandahar.
En revanche, ils étaient bohèmes :
ni voyageurs ni pèlerins pris dans des cycles migratoires, ils improviseraient l’horizon,
hantés par des rêves gourmands
de vergers purement fortuits,
jouets dociles d’obsessions
de baies violettes, écarlates,
d’un appétit de sucs subtils
appelant de ciels inconnus.
Et c’était dix Papageno qui d’une haie revêche
faisaient une joie mozartienne.
Dix présences facétieuses
dans leur habit de soie cendré
recouvert d’une écharpe brune,
portant fièrement leur visière
et leur huppe qui, par à-coups,
se redressait comme pour vous
jeter un sort ou vous narguer
avant d’aller faire une orgie
dans un sorbier du voisinage.
Ils vivaient leur joyeuse errance,
leur lumineux n’importe quand,
vers un généreux n’importe où.
Les grands jaseurs ne jasent plus,
ils ont éteint leur gazouillis,
cessé de rafraîchir le ciel
de leur pluie de notes stridentes.
Obstinément aventureux,
toujours aussi imprévoyants,
ils restent néanmoins fidèles
à certains rites très anciens
qui font date chez les humains
et font un nid chez les oiseaux :
ces épousailles où s’échangent,
du bout du bec, fruits et pétales
et même sève à l’occasion,
sans aucun souci des symboles.
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Antjie Krog
La vulgarité des vers
que vaut la poésie si ele ne sauve personne ?
*
extirpez le terme « je » de la poésie, prône Maria Stepanova
pourtant le « je » n’est jamais moi quand on emploie le « je »
ajoutons : après des accusations d’exploitation
le « je » devient sans doute le seul domaine
où l’on se trouve admis
*
on se trouve en situation d’ignorance stérile
à courir triste anxieux aveugle
dans le labyrinthe du cerveau
à la recherche d’une issue de secours littéraire
on écrit pour se souvenir de soi
impossible d’être une seule personne
tatoue-toi les paupières
trace le matin une courbe au-dessus de tes cils
commence par le coin de ton œil
enfarine de bleu tes paupières
flatte de mascara le chemin vers tes yeux
n’oublie pas le contour de tes lèvres
remplis ta bouche de transgression prédestinée
et crache-la où tu peux
*
l’écriture se niche au creux de nos désaccords
mère nourricière de notre devenir
la vie durant on essaie
d’être réceptif à une existence
charmeuse et sans visa
*
un poème fore jusqu’au boyau du mot
poignard, tison, lie, remodèle un multivers
élargit la marge
*
je veux être opaque
mener une vie trouble, recluse,
impopulaire, désagréable, sans succès
au fond des catacombes, pleine de révolte
opaque avec une passion profonde, sombre, sans filtre
pour la beauté de la langue, le sublime dans la langue
les mots les plus incisifs dans l’ordre le plus incisif
mais dieu que ça sonne ringard et blanc
*
dans une décennie mon afrikaans
mon style, mes thèmes, mes champs de référence
ne seront compréhensibles à personne
noyés dans la merde des Blancs
dépourvue de bouche, de langue, je vais me désécrire…
*
je malaxe la langue comme je veux
et je vous emmerde
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Christian Bobin
L'écriture est un linge frais tendu sur un fil d'encre.
Le mot « avenir » résonne lorsque j'entends tourner la presse typographique où s'imprime mon premier livre. Le livre jaillit comme un boulon mal serré gicle des ossements en marche d'une machine presque humaine. Il bondit dans ma main, formé en plomb comme c'est alors la règle en imprimerie. Désormais ce ne sera plus la nuit qui prendra soin de moi, c'est moi qui en écrivant la servirai, la prêterai, l’ornerai – avec toutes les définitions possibles de l'écriture : secret, rivière, noisetier, amour de loin, nuage, tigre, âge d'or, hirondelles, feutre noir.
Des dents claquant dans le vide et dans ce vide il y a tout. La machine artisanale, célibataire, rachetée à un vieil imprimeur. Je connais depuis ce temps l'amour des beaux papiers. C'est un amour ravageur, comme celui des tomates anciennes, cœurs-de-bœuf, ou des carottes disparues, rougeterres. Leur goût est inimitable, et si comblante leur douceur.
Le silence est un grand rugbyman. Il me plaque aux épaules, aux jambes, me dit : Tu ne sortiras pas de cette page que tu n'es écrit quelque chose de plus beau que la neige dont je recouvre tout, pelisse de l'invisible.
J'écris pour vous construire un lit. Il fait trop froid dehors.
Arrête cette musique, me dit ma mère en entrant furieuse dans la chambre d'adolescent, on l'entend jusque dans la rue ! Ce jour-là, par cet ordre, ma mère m'envoya chez les morts qui font des livres dont les pages, quand on les tourne, font moins de bruit que l'air glissant sur l'eau d'un étang.
Publication de Jacques Décréau le 09/03/2012 dans une ancienne version de La Pierre et le Sel
Avec Christian Bobin tout commence à partir d’un regard. Le regard qu’il pose sur le monde et sur les gens. Un regard qui ne s’arrête jamais à la surface des choses et des visages, mais va bien au-delà des apparences, comme s’il voyait l’invisible. Il y a chez lui une sorte de visionnaire de la beauté, partout présente, pour qui sait regarder attentivement.
Christian Bobin est né en 1951 au Creusot, au sein d’une famille ouvrière, d’un père dessinateur et d’une mère calqueuse, à l’ombre d’un marteau-pilon de cent tonnes. «J’ai grandi dans une ville où, pendant deux siècles, pour gagner son pain, il fallait aller le chercher dans la gueule rougeoyante des hauts-fourneaux. » Personne ne rêve de venir vivre au Creusot, mais Bobin y découvre tellement de vertus, qu’il imagine ne jamais pouvoir quitter cette ville, où il trouve son bonheur dans la compagnie des souvenirs, le commerce des anges et la fréquentation des humbles.Il aime tant sa ville natale, qu’il en a dépeint toute la beauté dans son livre Prisonnier au berceau (Mercure de France, 2005) :
« Quand j’étais enfant, le Parc de la Verrerie était la propriété de la famille Schneider : aucun manant ni entrait. Nous n’avions pas de voiture pour aller à la campagne. Je n’avais pour contempler la nature – qui est la face de Dieu rêvant – que les herbes folles fissurant par leur gaieté le ciment du trottoir de ma rue, et les pâquerettes des jardins ouvriers, ces petites collégiennes en col Claudine bavardant dans un pensionnat d’herbes vertes. Cela me suffisait. J’étais si éloigné de tout que les rares fois où je sortais dans la rue, j’étais submergé. J’assistais à la création du monde sur un mètre de trottoir. J’étais soûlé de lumière, je recevais en quelques instants bien trop d’offrandes de l’invisible. » (p.51)
Après des études de philosophie, Bobin exerce divers métiers, travaillant dans une épicerie, un hôpital, à la bibliothèque municipale d’Autun, et dix ans à mi-temps à l’Écomusée du Creusot. Progressivement il se tourne vers l’écriture, « sans laquelle, dira-t-il, je me préparais à une vie sans histoire ». Comme la moindre chose l’inspire, il est capable d’écrire tout un livre où s’exprime sa passion pour les fleurs, comme dans Autoportrait au radiateur (Gallimard, 1997) :
« Je me suis fait écrivain ou plus exactement je me suis laissé faire écrivain pour disposer d’un temps pur, vidé de toute occupation sérieuse… Je cherche dès le réveil ce qui est nécessaire au jour pour être un jour : un rien de gaieté. Je cherche sans chercher. Cela peut venir de partout. C’est donné en une seconde pour la journée entière. La gaieté, ce que j’appelle ainsi, c’est du minuscule et de l’imprévisible…À la question toujours encombrante : qu’est-ce que tu écris en ce moment, je réponds que j’écris sur des fleurs, et qu’un autre jour je choisirai un sujet encore plus mince, plus humble si possible. Une tasse de café noir. Les aventures d’une feuille de cerisier. Mais pour l’heure, j’ai déjà beaucoup à voir : neuf tulipes pouffant de rire dans un vase transparent. Je regarde leur tremblement sous les ailes du temps qui passe. Elles ont une manière rayonnante d’être sans défense, et j’écris cette phrase sous leur dictée : «Ce qui fait événement, c’est ce qui est vivant, c’est ce qui ne se protège pas de sa perte. » (p.10 et 11)
Depuis la fin des années 70, Christian Bobin a publié plus d’une cinquantaine d’ouvrages, se faisant peu à peu connaître du grand public, d’abord avec Une petite robe de fête, en 1991, mais surtout avec Le Très-Bas, publié chez Gallimard en 1992, qui remporte l’année suivante le Prix des Deux-Magots et le Grand Prix Catholique de Littérature. Un livre où le poète de L’enchantement simple croise les chemins de François d’Assise. Une rencontre sous le signe de l’esprit d’enfance et de pauvreté, à laquelle bien des affinités prédisposaient. Entrant par la petite porte, il nous donne de Dieu, qu’il nomme le Très-bas, une image à hauteur d’homme, à hauteur d’enfance. Il y a du contemplatif chez Bobin :
« Car Dieu qui fait tout, ne sait rien de ce qu’il fait. Dieu qui fait les animaux ne connaît pas leurs noms : «Yahvé Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné. » Les bêtes auprès de Dieu vivaient loin de leur nom. Elles gardent en elles quelque chose de ce premier silence…C’est à ses débuts que François d’Assise revient en prêchant aux oiseaux. En leur donnant un nom, l’homme les enfermait dans son histoire à lui, dans le fléau de sa vie et de sa mort. En leur parlant de Dieu, François les délivre de cette fatalité, les renvoie à l’absolu d’où tout s’est échappé comme d’une volière ouverte…Il parle aux hirondelles et s’entretient avec les loups. Il entre en réunion avec des pierres et organise des colloques avec des arbres. Il parle avec tout l’univers car tout a puissance de parole dans l’amour, car tout est doué de sens dans l’amour insensé. » (p. 86 et 87)
De cet esprit d’enfance qui traverse toute l’œuvre de Bobin, le merveilleux fait largement partie. Un merveilleux souvent proche des contes de fées, comme avec Geai (Gallimard, 1998). Une histoire dont le héros est un enfant rêveur, qui va vivre une grande complicité avec le fantôme d’une jeune femme morte. C’est un chant qui vient de l’enfance, et qui y retourne, pour rejoindre cet amour qui manque à tout amour. C’est aussi un conte où le thème de la mort est présent mais transcendé. Un parcours initiatique de rêve. Un livre plein de fraîcheur, comme le rire d’un enfant :
« Geai était morte depuis deux mille trois cent quarante-deux jours quand elle commença à sourire…Donc le sourire de Geai, noyée dans le lac de Saint-Sixte, en Isère, commença à donner de plus en plus de lumière. Geai parfois remontait à la surface, parfois descendait au fond du lac. Intacte. Indemne... Prise sous les glaces, à deux centimètres de la surface… On ne peut commencer à dire quelque chose de la puissance de ce sourire qu’avec la venue d’Albain, huit ans…Il a marché jusqu’au milieu du lac et il a vu la robe rouge, le visage de Geai et le sourire sur le visage…Geai a cligné de l’œil en le voyant. Geai a toujours été réjouie par l’apparition d’enfants…Geai est allongée sous un drap de deux centimètres de glace…Albain est allongé sur Geai, ou plus exactement sur la glace en dessous de laquelle Geai sourit. Ils se regardent. Longtemps. Visage contre visage. Le sourire d’Albain répond au sourire de Geai. Les deux sourires bavardent. Très, très longtemps… » (p. 9/12)
Christian Bobin parle souvent de la mort dans ses écrits. Un sujet délicat à aborder, mais qui pour lui est incontournable, la mort demeurant au centre de toute vie. Et lorsqu’en 1995, sa femme Ghislaine meurt prématurément, à 44 ans, d’une rupture d’anévrisme, il lui rend aussitôt hommage avec La plus que vive (Gallimard, 1996), un très beau livre, qui, au-delà de la tristesse et de la douleur, ne parle que de la vie et de cet amour dont il garde les traces au plus profond de son cœur :
« Je t’aime – cette parole est la plus mystérieuse qui soit, la seule digne d’être commentée pendant des siècles. À la prononcer elle donne toute sa douceur, à la prononcer comme il faut, en silence, au secret de ta mort fraîche…Les fleurs sur ta tombe ont fané une semaine après l’enterrement, je t’aime, cette parole reste vive et le temps de la dire couvre le temps entier d’une vie, pas plus, pas moins… C’est le 12 août 1995, au Creusot, que la mort te saisit par les cheveux et tu tombes, une pluie d’étoiles rouges partout dans ton cerveau…Tu n’as pas eu le loisir d’être malade, la mort est descendue sur toi sans prévenir comme l’aigle noir de la chanson de Barbara, tu aimais bien cette chanteuse, tu aimais cette voix insouciante, libre et amoureuse, « un beau jour ou peut-être une nuit, près d’un lac, je m’étais endormie, quand soudain, semblant crever le ciel, surgi de nulle part, est venu l’aigle noir », ses ailes t’ont recouverte en une seconde, Ghislaine, ses ailes étaient si grandes que l’ombre en est venue sur ceux qui t’aiment et pour longtemps. » (Folio, p. 14/15)
Christian Bobin est l’un des écrivains contemporains qui sait le mieux nous inviter à venir habiter poétiquement le monde. Avec lui, jamais de faux-semblants, mais une parole de vérité qui a pouvoir de viatique. Jamais il n’occulte les épreuves, ni le deuil, comme avec La présence pure (Le temps qu’il fait, 1999), ce livre admirable, où il fait un parallèle entre un arbre et son père gravement touché par la maladie d’Alzheimer. On y découvre un supplément d’âme et de lumière, à l’aide de mots simples, capables d’éveiller en nous la grâce. En voici quelques extraits :
« Mon père est depuis trois mois entré dans une maison dont il ne sortira pas. Il a la maladie d’Alzheimer. Mon père et cet arbre me conduisent vers les mêmes pensées. De l’un, naufragé dans son esprit, et de l’autre, surpris par l’automne, j’attends et je reçois la même chose…
Le vent et l’arbre ont eu des mots, cette nuit. Une branche a été arrachée au cours d’un entretien particulièrement rude…
Assis pendant des heures dans le couloir de la maison de long séjour, ils attendent la mort et l’heure du repas. Leur vie flotte autour d’eux comme un oiseau au-dessus d’un arbre abattu, cherchant sans le trouver ce qui faisait son nid…
C’est par les yeux qu’ils disent les choses, et ce que j’y lis m’éclaire mieux que les livres…
Un arbre ébloui par la neige, la terrible innocence du ciel bleu et le visage de ceux que la mort a commencé de tutoyer : tels sont depuis quelques mois mes livres de chevet…
Mon père ce jour-là a encore moins parlé que d’habitude. Il comptait et recomptait les boutons de son gilet. Cette activité semblait ne devoir jamais le lasser. Il a déserté la lecture comme beaucoup d’autres choses. Cet après-midi il ne savait plus que compter les boutons de son gilet, sentir leur épaisseur entre ses doigts, lentement. Il n’y avait dans ce geste qu’un trésor de patience et de fièvre… Un geste rayonnant de calme : compter et recompter les boutons d’un gilet comme on fait rouler les grains d’un chapelet entre ses doigts, doucement et en ne pensant à rien…
Je suis né dans un monde qui commençait à ne plus vouloir entendre parler de la mort et qui est aujourd’hui parvenu à ses fins, sans comprendre qu’il s’est du coup condamné à ne plus entendre parler de la grâce…
L’arbre devant la fenêtre et les gens de la maison de long séjour ont la même présence pure – sans défense aucune devant ce qui leur arrive jour après jour, nuit après nuit… »
Parmi tous les poètes que Christian Bobin admire, c’est d’Emily Dickinson qu’il se sent le plus proche. Déjà dans Prisonnier au berceau, il avait glissé quelques photos d’objets lui ayant appartenu, pour lui rendre un hommage discret. Avec La dame blanche (Gallimard, 2007) il consacre désormais tout un livre à cette poétesse américaine de la seconde moitié du 19ème siècle, qu’il surnomme « la secrétaire des anges », évoquant l’incroyable destin de celle qui n’est presque jamais sortie de sa chambre, et a écrit des milliers de poèmes, qui ne seront découverts qu’après sa mort. On ressent toute l’admiration qu’il porte à cette femme qui vit la poésie à chaque instant, dans chaque geste du quotidien. Et il y a tant d’affinités entre le monde d’Emily Dickinson et celui de Christian Bobin, que par moments ils donnent l’impression de se confondre :
« La maison natale est tournée d’un côté vers la rue principale affairée, de l’autre vers le visage en extase de l’éternel : un verger propose les poèmes inspirés de ses arbres fruitiers, la prose d’un potager aligne ses dictées annotées à l’encre rouge d’un fraisier, et la Bible grande ouverte d’un pré, enluminée de marguerites et de boutons-d’or, est déchiffrée tout le jour par des centaines de papillons théologiens. Il y a aussi une serre que son père a fait construire pour Emily, une étroite chapelle de verre qui lui permet de poursuivre sa conversation avec les fleurs rares au plus fort de l’hiver. Emily a deux tables sur lesquelles elle aime écrire, l’une dans sa chambre, l’autre dans le salon. Un chèvrefeuille appuie ses arabesques contre la vitre du salon et, par la fenêtre entrouverte de sa chambre, l’été, du côté du pré, les chants qui s’élèvent du sorbier aux oiseaux bénissent son écriture. Les poèmes serrés sur le papier diffusent la même lumière d’or que le blé rassemblé en meules dans le pré. (p. 32/33)
Bien avant d’être une manière d’écrire, la poésie est une façon d’orienter sa vie, de la tourner vers le soleil levant de l’invisible…Écrire est une manière d’apaiser la fièvre du premier matin du monde, qui revient chaque jour. (p. 55 et 78)
Derrière la porte fermée à clé de sa chambre, Emily écrit des textes dont la grâce saccadée n’a d’égale que celle des proses cristallines de Rimbaud. Comme une couturière céleste, elle regroupe ses poèmes par paquets de vingt, puis elle les coud et les rassemble en cahiers qu’elle enterre dans un tiroir. « Disparaître est un mieux. » À la même époque où elle revêt sa robe blanche, Rimbaud, avec la négligence furieuse de la jeunesse, abandonne son livre féerique dans la cave d’un imprimeur et fuit vers l’Orient hébété. Sous le soleil clouté d’Arabie et dans la chambre interdite d’Amherst, les deux ascétiques amants de la beauté travaillent à se faire oublier. » (p. 93)
Que se passe-t-il lorsqu’un poète qui accorde autant d’importance au regard croise sur son chemin un photographe comme Édouard Boubat, lui-même poète du quotidien et du merveilleux ? Ils ne peuvent que s’entendre et avoir tout naturellement le désir de faire partager leur même vision du monde, avec Donne-moi quelque chose qui ne meure pas (Gallimard, 1996), un livre où mots et photos se répondent et s’accordent pour entrer en résonance :
« Je rouvre le carnet noir. Je lis : « À l’instant de prendre la photo, je ne vois rien. » Je pense que votre grâce est là : c’est parce que vous êtes aveugle, totalement aveugle et oublieux de vous-même, au moins une seconde, un dixième de seconde, que vous nous donnez à voir. Quand vous photographiez un couple, vous êtes ce couple, cet entrelacement des bras et des songes, et vous êtes aussi, dans le même dixième de seconde, le ciel qui vole par-dessus les baisers et les grains de sable qui roulent sous les pieds des amants. L’amour nous met en apesanteur et vos images diffusent le même bien-être…Voir ce qui est quand vous n’y êtes plus : c’est à cette transparence que vous atteignez, comme si la somme de plusieurs absences donnait une pure présence. Les amants oublient le photographe, le photographe oublie qu’il prend la photographie et tout le monde est là, indemne comme au premier jour. Il n’y a que des premiers jours, il n’y a jamais eu qu’un seul jour dans le monde… »
Bobin apprécie tellement les photos d’Édouard Boubat, qu’il en a choisi une pour la couverture de chacun de ses nombreux livres réédités dans la collection Folio.
Et pour clore ce rapide survol de l’œuvre de Christian Bobin, voici quelques extraits de L’Enchantement simple, et autres textes (Poésie-Gallimard, 2001) :
« C’est dans l’épuisement que l’on augmente ses forces. C’est dans l’abandon que l’on devient prince, et dans l’éclat de mourir que l’on découvre ce plus noble éclat de l’amour. Si la beauté d’un visage est poignante, c’est en raison de cette lumière qui le façonne à son insu, et dont l’éclat se confond avec celui de sa future disparition…La beauté et la mort entretiennent un incessant commerce dans l’espace ouvert du visage, semblable au murmure de deux voisines, par-dessus la haie d’un jardin. (p.99)
À l’enfant qui me demanderait ce que c’est que la beauté – et ce ne pourrait être qu’un enfant, car cet âge seul a le désir de l’éclair et l’inquiétude de l’essentiel – je répondrais ceci : est beau tout ce qui s’éloigne de nous, après nous avoir frôlés. Est beau le déséquilibre profond que cause en nous ce léger heurt d’une aile blanche. La beauté est l’ensemble de ces choses qui nous traversent et nous ignorent, aggravant soudain la légèreté de vivre. (p.101/ 102)
L’histoire que tu vis, celle de chaque jour, est simple, donc incompréhensible. Aucun livre n’en fait mention, aucune lanterne de papier ne l’éclaire. Regarde. L’essentiel est dans ce que tu oublies et qui se tient devant toi. C’est par l’infime que tu trouveras l’infini, par ce calme regard sur l’ombre bleue, peinte sur une tasse de porcelaine blanche. » (p.132)
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Vénus Khoury-Ghata nous a quitté le 28 janvier 2026. Dans une version précédente de ce blog, notre amie Roselyne Fritel lui rendait un long hommage dès 2012. Ces pages sont accessibles ICI.
Vénus Khoury-Gatha
Il revêtit son corps quotidien
fourbit sa langue contre l'écorce du sapin
et se fit annoncer par son ombre
Il prétendait savoir élonger le blé
faire sursauter une forêt de chênes
et chausser les pieds tordus des pommiers
il ramassait les tessons des lunes
de peur qu'ils ne blessent les pieds des dormeurs
La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. » Montaigne
Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.
Jean–Christophe Ribeyre
Tout poème m’est branche…
Tout poème m’est branche,
écorce,
racine plongée
au fond des masses sombres,
tout poème creuse
ma terre et m’élance
vers les autres branches,
les chants mêlés de tous les arbres
sont les fibres
de ma voix,
je les écoute, je respire,
ils sont la forêt où je suis né.
In Poèmes de l’entre-émerveillement, L’Ail des ours, 2025