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La Pierre et le Sel

La Pierre et le Sel
La Pierre et le Sel

Le blog d'un passeur de la poésie
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29 janvier 2026

Un jour, un texte : Anne Barbusse | L’attente des femmes

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Anne Barbusse


L’attente des femmes

le bateau de bois est posé sur le temps – c'est un jouet
inverser de mobilité –
ne flotte pas donc ne peut avaler l'espace et se pose
délicatement sur le temps de la maison
c'est un bateau enfermé

pourtant les voiles ont des désirs

je marche que sur le temps que tu m'accordes
je ne compte que les jours qui me séparent de la vie
avançante
je n'ouvre que des mystères d'espace

à deux mille kilomètres on peut encore aimer
cela a le goût irascible de l'attente des femmes,
Bergman, mais plus de patience –
contre moi tel un secret je couve l'odeur de ton corps
souvenue – cela tu
ne me l’ôteras pas, mes souvenirs avec leur
fraîcheur passée – de toute manière
si tu me refuses la parole je n'ai plus que les mots écrits –
si peu
dans janvier désert et tiède avec la fausseté impartie

il est pourtant – je le sais – des livres qui ont fait des
révolutions
le bateau de bois a une coque verte et les mêmes désirs
que le bateau d'Arthur Rimbaud
cela cultive des imaginations vives – Les amours
imaginaire
s, mais l'apparence sans l’être –

je partirai et je fermerai la porte de la maison
j'apprendrai à avoir une clé

le bateau ivre portant pavillon grec partira quitte à
souffrir – I know what it costs – entre
deux souffrances je choisis la moindre – la solitude a
plus d'amertume que l'amour et la mer

 

In À Petros, crise grecque – © Bruno Guattari, 2022

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

28 janvier 2026

Un jour, un texte : Gérard Macé | On sait que le hasard…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Gérard Macé

 

On sait que le hasard est l'autre nom du destin, selon une loi qu'on aurait du mal à formuler mais qui unit les contraires. Dans un mouvement qui ressemble à celui du chat, quand il se retourne sur lui-même pendant sa chute afin de retomber sur ses pattes.

À la liste des accidents, je pourrais ajouter bien des malheurs : la tuile qui tombe sur nos têtes et l'astéroïde dans le désert, le balcon qui s'effondre, l'orage qui a sa raison d'être et qui dévaste tout, l'éclair qui tue en frappant au cœur, mais il y a aussi des hasards heureux : la rencontre amoureuse et son sentiment de déjà vu, l'aventure au coin de la rue, la mémoire retrouvée, le souvenir qui revient en se détachant comme une feuille morte, pour finir à nos pieds son vol plané.

 

La rime autrefois contrôlait le hasard tout en le provoquant. Elle agissait comme un aimant et comme diapason.

Le vers libre aujourd'hui soulève la poussière de la prose, esclave du vent comme les drapeaux.

In Silhouette parlante, © Gallimard, 2025

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

27 janvier 2026

Un jour, un texte : Agathe Saint-Maur | La fin

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Agathe Saint-Maur


La fin

Aujourd'hui c'est fini cette histoire,
Juré.
On nous croit ja
mais quand on jure que c'est fini, pourtant parfois c'est vrai,
Parfois on
remise la sensation à l'arrière de la tête pour de bon.
Mais c'est difficile et c'est long, parce
c'est jamais la même chose à comprendre.

Il arrive que les histoires (l'amour ratées m'agacent par leur répétition.
Alors, je les balaie de la main en disant : c'est simple
c’est toujours pareil.
Mais non.
Non les déclinaisons du même sont compliquées
à comprendre.
Plus le temps passe, plus elles le sont.
À un certain âge, la modalité déprime davantage que le concept.
Le millefeuille de tes névroses de mes névroses accumulées qui se frottent en se prenant pour des silex.

Il est touchant, cet optimisme, quand t'as mille ans (trente) et qu'elle est loin ta première pelle avec Jordan à la fête du brevet sur un morceau des Black Eyed Peas
I've got a feeling – en fait j'en ai plein.
Quand tu l'embrassais parce que tu pensais qu'il n'y
aurait jamais qu'un amour, et alors tiens, voilà sa langue.
Non les désirs qui se manquent se trompent s'écartent, ça varie beaucoup.
C'est comme compter un nombre illimité d'insectes à l'intérieur d'un tout petit pré.
Parfois c'est afllig
eant, Microcosmos,
La même scène à l'infini,
La mante religieuse qui bouffe son type, le bousier qui pousse son Sisyphe, à l'infini – oui, Sisyphe, quoi.
D'autres fois, c'est fascinant
Dépend de comment je suis fatiguée.

Comment on sait quand c'est fini ?
Moi mon amour s'arrête avec ma question.
Tant que j'aime, j'escalade le point d'interrogation.
Au bout d'un moment, il faut répondre ou refuser de répondre, mais en tout cas arrêter la question.

Moi ça s'arrête quand j'ai touché tous les bords de la pièce et que j'ai hoché la tête d'un air entendu de technicien internet en faisant « ah bon »
(Pas une question)
(Plus une question)
Ça a l'air profond, en tout cas j'espère, mais en réalité c'est l'équivalent sentimental d'un concept juridique qu'on appelle
vider sa saisine, et qui comme son nom l'indique
je me sens plus obligée
de finir mes phrases pour expliquer un truc accessible sur Google et gâcher mon rythme.
C'est triste de plu
s t'aimer comme c'était triste de t' aimer
à la fin
a
u début tout était bien
Le trist
e alors est plutôt l'intérieur de moi.

C'est quand même moins triste de pas t'aimer que de t aimer
Et ça,
« Ça ne veut pas rien dire », comme dirait l'autre.


(Rimbaud)
(humblement)

In Rends ta couronne, © Le Castor Astral, 2025

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

26 janvier 2026

Un jour, un texte : Jim Morrison | La bouche est pleine d'un goût de cuivre…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Jim Morrison

 

La bouche est pleine d'un goût de cuivre.
Papier chinois. Monnaie étrangère. Vieux posters.
Gyro sur un fil, une table.
Une pièce tournoie Pile et face.

Il y a un public pour notre drame.
Masque ombre magique.
Comme le héros d'un rêve, il travaille pour nous,
en notre nom.

En quoi cela ressemble-t-il à une version finale ?

Je tombe. Douce obscurité.
Monde étrange qui attend et observe.
Ancienne crainte de non-existence.

Si ce n'est pas un problème, pourquoi en parler.
Toute chose énoncée veut aussi dire
son contraire et autre chose.
Je suis vivant. Je meurs.

In Wilderness, © Christian Bourgois, 1991

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

25 janvier 2026

Un jour, un texte : Hadassa Tal | J’ai rêvé que tu étais une chanson…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Hadassa Tal

 

J’ai rêvé que tu étais une chanson – je ris – je voulais chanter pour quelqu’un et soudain voilà que tu ouvres les bras, ce mouvement des paumes qui montent, quand les doigts s’agitent en tous sens et s’émiettent des grains de lumière – s’émiettent en un millième de seconde – on ne voit plus alors les choses elles-mêmes, mais à travers elles. Je suis allongée, les pupilles un peu emmitouflées. Taches d’encre éparpillées, petits papiers partout, j’ai envie de choses qui s’enflamment vite, même si dissimulées sous des éclats de poussière. Chanter avec ce qui vient, dérober à la vie un peu d’intimité ; j’ai lu, moi aussi, qu’il n’y a pas d’origine à la beauté, seulement de la douleur. Je chante pour moi-même it's so far away, trouvé jeté sur un flyer dans la rue. Ne te sépare pas de l’énigme, dis-tu, verse ton présent dans ma vie, dans la bouche ouverte du jour - et tu danses, pas comme le battant d’une cloche (avec de larges mouvements), mais profondément dans le corps qui s’affine, on peut se déplacer par menus dandinements, au rythme de la terre qui rassemble les morceaux de son corps auprès d’une étoile bavarde –

In Danse danse, © Bruno Doucey, 2024

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

24 janvier 2026

Un jour, un texte : Nicolas Bouvier | Hommage à la géographie ancienne

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Nicolas Bouvier


Hommage à la géographie ancienne

Cartulaire de mon cœur
paroles du monde ancien
vieux mots usés et sages
qui pour un temps m’aviez fait compagnie
et si souvent porté secours
d’où me revenez-vous ce soir ?
bourdonnants, suspendus à mon cou
flammèches ou abeilles
sur l’étole du prélat défroqué
Mots du secret, du souci et de l’ombre
murmures, portée de rats, fourrure du souvenir
frileusement nichés sur mes genoux
que d’anxiété dans ces brillantes prunelles
qu’attendez-vous encore de moi ?
voilà si longtemps que nous nos sommes quittés
Il fait noir dans la cuisine
un peu d’alcool brille au fond du verre
tu te tais alors qu’il faudrait que tu hurles
Judas des mots
et tu n’as pas fini de payer ton silence

 

Genève, hiver 1977

In Œuvres, Le Dehors et le Dedans, © Gallimard, 2004

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

23 janvier 2026

Un jour, un texte : Amélie Hamad | bonjour-bonsoir

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Amélie Hamad

 

bonjour-bonsoir

des profondeurs

de la cité magma

cité du ventre creux

cité du bruit des bottes

cité de la révolution qui se fait désirer

cité du clair-obscur où surgissent les monstres

cité des baozi moins bons qu'à Paris

des pizzas aux tomates de Picardie

préparées par une fille avec un piercing

qui embrasse une fille avec un tatouage

à la pause entre les poubelles

 

mon amour qui n'a nulle part où aller

je lâche dans la ville

pour les arbres jaunes et les boulevards

les couche-tôt et les couche-tard

les rues qui portent le nom d'hommes retombés dans l'ordinaire

les sacs plastique et les lampadaires

les putes de l'avenue

plaintes nulles et non avenues

les mecs qui bicravent

dans une vie en enfer

par chance je n'ai plus d'yeux

et plus de mains

et plus de corps non plus

donc plus aucun destin

sauf devenir lave

In Bonjour – bonsoir de la cité magma, © 10 pages au carré, 2024


Internet

Contribution de PPierre Kobel

22 janvier 2026

Un jour, un texte : Lambert Schlechter | Giallo Veneziano

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Lambert Schlechter


Giallo Veneziano

Petit canif à manche nacré, long d’un demi-doigt, c’est dans un cauchemar de Kafka, dont on sait qu’il n’est jamais allé au théâtre de La Fenice, ni seul ni avec sa femme, puisqu’il n’avait pas de femme, Rodrigo Santelli pensait que Kafka n’était jamais allé à Venise, il se trompe, Kafka était allé à Venise, en 1914, mais on sait qu’il n’est jamais allé au théâtre de La Fenice, son cauchemar avec le petit canif à manche nacré n’a donc pas eu comme théâtre La Fenice, à moins que le théâtre du cauchemar n’ait été une Fenice fantasmée, comme était fantasmée la femme qu’il appelait « ma femme », Rodrigo dans sa fausse hypothèse que Kafka n’était jamais allé à Venise, avait parlé d’une Venise fantasmée, ce qui peut paraître bien plausible, puisque fantasmer Venise, vu toutes les images dont Kafka pouvait disposer, et fussent-elles en noir et blanc fantasmer Venise, pour Kafka, n’avait donc rien d’insurmontable, Rodrigo Santelli publia une première fois son essai, une trentaine de pages, sur le cauchemar « L’incubo del temporino » chez Rombi, à Palerme, en 1934 puis une version remaniée, en 1965, chez Mondadori, avec une préface d’Italo Calvino, le petit canif à manche nacré devait, selon lui, servir à pénétrer entre les côtes du dangereux rival de Kafka, essayez d’atteindre le cœur, percer le cœur, faire éclater le cœur, et ainsi Franz, canif à la main, ce serait légitimement emparé de la femme assise à côté de lui dans la loge à La Fenice.

In Franz à la Fenice, © L’herbe qui tremble, 2025

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

21 janvier 2026

Un jour, un texte : Christine de Pizan | Je vous vends la passe-rose…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Christine de Pizan

 

Je vous vends la passe-rose
Belle. De vous dire je n’ose
Comment Amour vers vous me tire
L’apercevez-vous sans le dire.

Je vous vends du rosier la feuille.
Je prie le Dieu d’Amour qu’il veuille
Vite m’octroyer tant de grâce
Pour que j’acquière votre grâce

Je vous vends la violette.
De joie mon cœur volette
Quand je vois votre doux visage
Le plus beau de tous à mon gré.

Je vous vends la claire fontaine.
Je vois bien que je perds ma peine
Madame de tant vous demander
Car je ne peux rien obtenir.
Bonheur avec vous est maudit.
Je m’en vais et Adieu vous dit.

In Cent ballades

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

20 janvier 2026

Un jour, un texte : Aurélien Barrau | Météhors

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Aurélien Barrau


Météhors

Ils n'auront pas même eu droit à une existence météoritique. Eux, ils, nous : les humanimaux au réel des tressés.

 

Plus infernale qu'une réification.

 

Les choses, au moins, parfois perdurent. Elle neutralise souvent un peu du désordre latent. Elles insistent. Pesamment.

 

Ici, tout est pire. À la fois beaucoup plus sournois et tellement plus efficace.

Ce n'est pas non plus une véritable brisure : on ne peut casser que l'incarné.

 

Ça s'apparentait plutôt à une profonde desétance.

Un interdit maïeutique rétrospectif. Ritournelle entonnée dans la non-langue du démot pour imbiber là‑vivre d'inflexible servitude.

On peut mort‑naître à la conception.

Le mal absolu, la faillite incommensurable de la vie, la chute radicale de la complexion des existences s'exhibe ici : lorsque la violence n'est plus même nécessaire à la brutalité.

En les privant de leur pouvoir de vouloir, nous avons tué la folie latente. La meilleure de l'inerte sais-tu dans l'endolorie d'une fadeur frelatée.

 

Occire sans le commis du crime. Sans dessiller sur l'autre du lent. Sans flétrir le pur de son promis.

 

Méta‑mort donnée sans que l'assassin ne se salisse de fureur.

In Météorites, © Points Poésie, 2025

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

19 janvier 2026

Un jour, un texte : Grisélidis Réal | Ode à la nuit

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Grisélidis Réal


Ode à la nuit

Nuit je t’étreins nuit tu m’accueilles

Dans tes grandes ailes soyeuses

Je te respire voluptueuse

Des mille odeurs de ton sommeil

Comme la chair sucrée des fleurs

 

Nuit je marche dans ton sillage

Tu me traverses de ton fleuve

Mon sang tressaille dans mes veines

Tu m’as unie à toute chose

Vivante est morte je suis tienne

 

Nuit corps éternellement vierge

Noir aux fulgurances lactées

Je m’abreuve à tes sources tièdes

Dans les replis secrets de l’aine

Où ton flanc s’allie à la terre

 

Quand s’accordent l’ombre à la pierre

La bête et l’homme à leur destin

Nuit tu me broies dans tes reins

Tu m’étouffes de ton haleine

Tu me violes et je crie en vain

 

Étends sur moi tes mains de soie

Pour que je m’y ensevelisse

Que ton calice de velours

Soit le tombeau de mes supplices

Mon ostensoir et mon cilice

 

Chaque matin assassiné

Par la froide lueur de l’aube

Ton sang gris coule sur les murs

Pâle et brève ton agonie

S’inscrit au front du jour futur

 

Des fragments d’ailes calcinées

Tournoient et tombent en poussière

Nuit où est ta grande victoire

Le jour et pur et le soleil

Se lève nu hors de tes cendres

 

Nuit il a tué tes étoiles

Une à une crevé leurs yeux

Tu restes secrète blessure

Au plus profond des midis noirs

Dans la fournaise du ciel mûr

 

Tu es partout et nulle part

Tu te lèves sur l’Orient

Et de tes lèvres orangées

Tu baises la poitrine de sable

D’une caresse millénaire

 

Tu bleuis le cristal des neiges

Du souffle noir de ton haleine

Tu es enceinte de la mère

Et dans tous ses germes vivants

Tu mêles la mort au soleil

 

Nuit dans le vin de ton regard

Tremble la danse des comètes

S’enivre le ballet des sphères

Éclate l’or de tes planètes

Et s’achève le jeu astral

 

Nuit nous formons ton corps de cendre

Nous sommes le cri de ton sang

Nuit innombrable cœur brûlant

Nous abordons au flanc des rêves

Rongés par la peur et le temps

In Chair vive, © Seghers, 2022

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

18 janvier 2026

Un jour, un texte : Paul Valet | J'écris pour des maigres d'esprit…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Paul Valet

 

J'écris pour des maigres d'esprit.

Ça part, ça vient, ça roule, ça vole, ça grouille, ça fouille, ça tue

j'ai peur de l'homme

Beaucoup de vaisselle trottait dans sa tête. C'est pourquoi elle se donna au premier venu fixe, incassable.

Quand l'un montait sur l'autre, en poussant des cris d'orgasmes féroces, le lit paisible tremblait de peur.

La passation des pouvoirs s'engouffra dans les toilettes de dames.

Chaque regard est un pli.

Reclus dans son identité, il succomba à l'embolie de soi.

Il faut être normal. Ainsi on empeste mieux.

La couverture de lit ne couvrait plus rien. Le dormeur était forclos.

Dans mon écriture, ce sont les interlignes qui écrivent.

La virgule attend. Sans cesse, elle attend. Elle attend le départ.

Chaque jour se lève comme un revenant, arrêté, humilié, confronté.

La folie n'est pas du tout si folle que ça. Elle ignore ce qu'elle veut.

Tape là où il ne le faut pas. L'énigme jaillira.

Mon besoin d'écrire immolera toute écriture.

Sa pulpe cérébrale grouillait de mollusques offensés.

Héberger l'idée et le verbe s'envole.

Je me regarde dans la glace, et j'y vois un autre postulant.

Dans le placard tout est permis aux ombres enfouies mitées.

Grande école que la mort invisible.

Il faut être fou pour mourir à genoux.

In Antilopes

 

Bibliographie partielle

  • Gabriel Dufay | Paul ValetÊtre fou plutôt qu’à genoux, © Les Belles Lettres, 2025

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

17 janvier 2026

Un jour, un texte : Aurélia Lassaque | Elle a écrit une prière…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.


 

Aurélia Lassaque

 

Elle a écrit une prière

en forme de poème

pour que s'exauce son vœu

sur chaque versant du monde

 

Elle a levé les yeux au ciel

en pensant qu'il n'y a jamais eu d'aigle

entre ces falaises

 

Comment faire pour que nos rêves s'incarnent

si l'on ne peut les froisser et les cacher dans un nid d'aigle ?

 

Personne ne lui a répondu

car elle ne s'adressait qu'aux arbres

et aux brindilles tomber sur le sol

 

Un matin de neige

elle a décoiffé les branches d'un grand sapin

en tirant sur chaque épine tendre et verte

et les a plantées dans le sol glacé

en faisant des petits trous avec l'épingle de son chignon

 

Elle a érigé toute une forêt pas plus haute qu'une phalange

elle a posé des fossiles tout autour pour les protéger du vent

 

Et puis elle s'est endormie, allongé sur le dos

La forêt a grandi

bordée de grands rochers

en forme d'animaux marins

 

Les aigles ont fini par y nicher

 

Et qui sait traduire leurs champs

se souviendra qu'au temps des géants

une enfant timide

leur confiait ses prières

In Un autre monde que le mien, © Bruno Doucey, 2025

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel

16 janvier 2026

Un jour, un texte : Bernard Grasset| Île-de-France

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Bernard Grasset


Île-de-France

L'aube se lève sur l'étang d'or. Les brumes recouvrent la forêt. Et les feuilles, comme pages de livre jauni, s'envolent vers les années passées. C'est l'automne. Des allées entourent le château. Tu penses à Corot. Où demeurer ? Histoires ou légendes et le canal qui traverse les tours des mendiants où tu habites. Cri d'un peuple oublié. Là-bas les prairies, la vallée aux péniches, les frondaisons ou chante le chardonneret.. Une piste longe les écluses. Sur la margelle du puits, des mots sont gravés.

Voici la plaine, et la ferme et le blé. Labeur et semaison. Marcher dans le désert beauceron. Un train passe. La route rêve les villages. Ciel à la croisée. Là-bas la flèche alliée au soleil.

Des fleurs jaunes sur la place aux oiseaux. Des arbres bordent les maisons blanches. Le sentier qui se perd et le sentier de lumière. Une branche au milieu de la rivière. Bruits et silence. C'est le printemps. Dans le château de la mémoire des allées mènent à l'aurore.

In Paysages, © Les cahiers d'Illador, 2025

 

Internet

 

Contribution de PPierre Kobel      

15 janvier 2026

Un jour, un texte : Claire Raphaël | Ce jardin…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Claire Raphaël


Ce jardin

Ce jardin

m'offre la joie des créateurs

à chaque fois

je donne un nom à une fleur

 

 

et une histoire à une ombre

à chaque fois que mon discours se plante dans la terre

je deviens ce poète contemplatif aux humeurs si changeantes

comme le vent et la nuit font valser les couleurs

 

 

je deviens ce poète aux mythes enchanteurs

qui ramasse toute la beauté du monde pour lui rendre le droit

de consoler les âmes noyées par l'opprobre.

 

In ARPA 149 – 150, Automne-Hiver 2025-2026

 

Internet


 

Contribution de PPierre Kobel

14 janvier 2026

Un jour, un texte : Alexis Gloaguen | Que la vallée prenne l’ombre…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

Alexis Gloaguen

 

Que la vallée prenne l’ombre…

Que la vallée prenne l'ombre, au couchant, comme une coque fait eau, et la gare est vraiment la quille du monde.

Quand le soir fait virer le tournesol de l'horizon et que le dernier moucheron s'est extrait des graminées comme un épillet vivant, quand la peau se revêt de froid, que les hirondelles s'inquiètent d'un vol toujours plus angulaire, quand le corbeau vient habiter l'escarpement de Was Tor – le « le lieu où était la montagne » – tandis que les moutons s'effilent en lignes d'anxiété pour suivre sur les bruyères la régression des rayons, alors il est dit que les derniers mots s'écrivent. Tout s’immerge dans la nuit. J'achève de me pencher sur les fouilles géologiques, les coupes de troncs d'arbres, les dents de chevaux, les textes d'auteurs anciens, riches de tant de possibilités sarclées ; sur l'archéologie des gares, des cheminées écroulées, des mines d'étain d'où l'homme a retiré ses illusions… Et, d'une certaine manière, je me détourne du présent que lectures et recherches rendaient palpable. La liberté de certains travaux leste les journées. Le soir seul nous oblige à différer. Mais c'est aussi le moment où je mesure l'emprise qu'exerçaient sur moi les rumeurs espacées du jour : les roucoulements alternés des palombes, les bêlements des brebis et leur peur des simulacres, la dernière vaguelette sonore de l'avion-cargo qui descend vers Plymouth, le reniflement des chevaux en écho à un moteur d'hélicoptère.

Tout cela réalisait le présent. Et c'est aussi au présent que les insectes de Lydford sont regardés par un homme lui-même larvaire. Ils se modifient ensemble.

In Écrits de nature, tome 1, Éden dans les ruines, © Maurice Nadeau, 2017

 

Contribution de PPierre Kobel

26 décembre 2025

Libres Mots, le numéro 8 est publié

Ce dernier numéro de la revue Libres Mots est publié, mais pour des raisons indépendantes de notre volonté, il n’est pas accessible en ligne immédiatement. Vous pouvez vous le procurer en nous écrivant à : libresmots@proton.me

Chaque numéro est publié le premier jour d'une nouvelle saison. Son propos n’est que d’ajouter une goutte d’eau à la multitude des publications pour se tenir debout et dire le monde avec ses grandeurs et sa brutalité, ses beautés et ses faiblesses, pour se libérer des inquiétudes et participer d’un avenir meilleur.

La poésie n’est pas indispensable, mais on vit bien mieux avec.

Publication trimestrielle en ligne au format PDF

Le prochain numéro sortira le 19 mars, jour du Printemps

 

Catherine Bierling

 

Surprise

 

Oh, le soleil s’étonne
Il a brisé en miettes les nuages
Le vent les chasse à l’horizon
Un rayon dore soudain ma joue
Deux milans dansent dans la déchirure
Teintée du bleu de l’azur
Ainsi vont
Nos saisons
Intermédiaires
Un jour venté, un jour tout blond
Oscillant entre été et hiver

 

Poème inédit

 

Internet

Contribution de PPierre Kobel

14 décembre 2025

Un jour, un texte : Françoise Collin | une fenêtre bat dans l'encore dormir…

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »
Montaigne

Chaque jour un texte pour dire la poésie, voyager dans les mots, écrire les espaces, dire cette « parole urgente », cette parole lente, sa liberté dissidente. Pour se laisser ravir et ravager.

 

Françoise Collin


une fenêtre bat dans l’encore dormir. Les bras remuent, un genou s’ébauche sous le drap. Aujourd’hui entame sa course dans l’écume de curieuses pensées et de chevelures

 

que d’heures passées une fois encore. Que d’heures sans rêve dures comme le ciment. Que d’histoires narrées qui n’auront pas d’écoute

 

hier, au moment de fermer les yeux, elle périssait. Et dans la nuit encore, trois fois réveillée. Maintenant, flottante, elle émerge au seuil d’un immense dimanche, tandis que s’enfuient à toutes jambes deux petites sœurs en jupes écossaises, abandonnant leur corde à danser dans la poussière.

 

eux devant la porte, attroupés, conversent déjà, maris méditerranéens de femmes absentes ou vouées au lavoir, leur trop d’enfants entre les jambes

 

à nos linges pliés nous nous reconnaissons, à nos paquets portés à travers rue. L’une, cheveux défrisés et teints en roux, proteste son destin parmi les autres à longues jupes. L’une rêve d’ailleurs, l’autre d’ici. Elles s’engouffreront dans la même voiture pour la promenade cet après-midi

 

In On dirait une ville, © des femmes, 2008

 

Internet

 

13 décembre 2025

Un jour, un texte : Pierre Dhainaut | Toutes les nuits

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.


 

Pierre Dhainaut


(Toutes les nuits…)

Toutes les nuits sans exception n’en forment

désormais qu’une, d’un noir cependant

plus noir, plus tenace. C’est « non » le mot

qui les résument, accaparant nos bouches.

Les murs se chargent, après l’un l’autre,

de nous en assurer quand nous trinquons une fissure,

un souffle, pour trouver une issue.

In Et pourtant, © Arfuyen, 2025

 

Internet

 

12 décembre 2025

Un jour, un texte : Christelle Thébault | Lumière dans l'œil de la mésange

La poésie « est au-dessus des règles et de la raison.
Elle ne pratique point notre jugement ; elle ravit et ravage. »

Montaigne


Un texte pour dire la poésie,
voyager dans les mots, écrire les espaces,
dire cette « parole urgente », cette parole lente, s
a liberté dissidente.
Pour se laisser ravir et ravager.

 

 

Christelle Thébault

 

Lumière dans l'œil de la mésange.

Un nuage passe, élargit le bleu du ciel.

L'échancrure du col bascule enfin le regard dans le creux verdoyant du lac.

Un souffle suffit au tremblé des éclats du soleil.

Chaleur sur les pierres et la terre dure.

Le vent dégrafe doucement les feuillages.

La courbe des monts concentre l'univers dans l'espace fermé des falaises.

Le sentier empreinte l'ellipse d'un temps suspendu.

 

Le banc repose toujours nos fatigues, à deux pas du lac.

Tu ressens sous tes doigts la rugosité de son assise usée par la morsure des saisons.

Sa mémoire est source inépuisable d'histoires

Et tes lèvres savent les murmurer.

 

Un frémissement sous ta peau entre en résonance avec le passé ligoté.

Quelles voix cognent à tes tempes ?

Quelles flammes dilatent tes pupilles ?

Des ombres amis peuplent les plis du temps.

Havre de toutes les résistances ce lieu garde nombre de secrets.

Ta parole enfin pourra libérer les espoirs bâillonnés.

Les mots adouciront la brûlure des blessures vives,

La lumière mise à nu s'échappera de l'œil de la mésange.

In Texture 6 – anthologie poétique 2025, © L’An Demain

 

 

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